Ulla Kölving et Andrew Brown (dir.), Émilie du Châtelet son monde, ses travaux
Ulla Kölving et Andrew Brown (dir.), Émilie du Châtelet son monde, ses travaux, Centre International d’étude du XVIIIe siècle, 2022, 486 p. EAN : 9782845591400
Ce beau et gros volume réunit les études données lors des deux colloques de 2016 et 2017, le premier étant consacré à la Maison du Châtelet, le second à la personnalité, la vie et les travaux (surtout) de sa propriétaire la plus connue, Émilie du Châtelet. L’historique de ces fonds du Châtelet, entrés dans les archives départementales de la Haute-Marne en 2012, est retracé en Avant-Propos.
Il s’agit, comme la Correspondance d’Émilie du Châtelet parue en 2018, d’un bel ouvrage, richement illustré de nombreuses reproductions, souvent en couleur : qu’il s’agisse de plans, de livres clandestins, ou manuscrits, des portraits d’Émilie du Châtelet, de schémas (mathématiques), de céramiques, et même des représentations de l’opéra contemporain. On y trouvera également, à l’appui d’un article sur les travaux d’Emile et Voltaire à Cirey (Bernard Ducouret) les plans cadastraux du château de Cirey, et des jardins ; des photos et des reproductions couleur des gravures du château (qui ornaient déjà les volumes de la Correspondance), ainsi que des demeures parisiennes qu’ont habitées les du Châtelet (l’hôtel de Dangeau, place des Vosges, et l’hôtel Lambert). Cette simple énumération suffit à souligner l’étendue des sujets abordés par cette somme.
Les 5 sections du volume rassemblent 31 articles, dont 3 en anglais. Comme son sous-titre l’indique, il élargit son sujet à tout ce qui constitue le « monde » de cette auteure : sa « Maison », incluant l’histoire de la famille du Châtelet, comme du domaine de Cirey au XVIIe siècle, de ses demeures, ainsi que la carrière de son fils, Florent du Châtelet (É. Badinter), et jusqu’aux représentations supposées ou réelles d’EDC (Catherine Voiriot, « Autour d’un portrait présumé… », et « Le portrait d’Émilie du Châtelet par M.-A. Loir… : premier essai d’inventaire »). Le portrait de Mme Lepaute, collaboratrice de de l’astronome Jérome de Lalande, par Guillaume Voiriot, est passé à tort pour un portrait d’EDC ; à la différence du portrait par Marie-Anne Loir, réalisé vers 1745, dont on peut découvrir plusieurs copies.
Sous un aspect plus intellectuel, il est aussi question des livres et manuscrits de la « bibliothèque de Cirey » qui témoignent de ses lectures ou de son travail, tels qu’on peut les percevoir à travers la bibliothèque de Voltaire. B. E. Schwarzbach, photos à l’appui, présente ainsi un carnet de critique biblique vendu chez Christie et ayant appartenu à Émilie du Châtelet. Natalia Speranskaya évoque le manuscrit 8-221 conservé à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg et en cours d’édition, et Maria Susana Seguin tente, avec toute la prudence de rigueur, de reconstituer les liens entre Émilie du Châtelet et la philosophie clandestine, à partir de l’inventaire de saisie révolutionnaire de la maison de son fils, Florent du Châtelet.
Les articles consacrés au fonds du Châtelet livrent des témoignages socio-historiques sur la famille de son mari, son milieu. On découvre à cette occasion des aspects inattendus de la personnalité et de la vie d’Émilie du Châtelet : comme son intérêt pour la généalogie, et sa collaboration probable avec le bénédictin Dom Calmet, chargé de celle de la maison du Châtelet (1741), au moment même de la rédaction des Examens de la Bible, et des lectures commentées de Dom Calmet, documentées par la correspondance de Mme de Graffigny. On découvre encore des détails sur la pratique théâtrale de rigueur dans la vie à Cirey : J. Ruimi nous donne ainsi à découvrir concrètement « Émilie du Châtelet actrice », des conditions de la représentation, au répertoire où elle excelle – burlesque et opéra… non sans utiliser, à l’occasion, le théâtre pour ses fins galantes !
Mais le cœur du volume est constitué par la substantielle section « Science et philosophie », qui met toutefois en tête la seconde. L’étude des manuscrits conservés à Saint Pétersbourg est le point de départ de deux articles sur sa réflexion morale. Elena Muceni revient ainsi avec minutie sur le manuscrit de traduction de la Fable des Abeilles, de Mandeville, entreprise par Émilie du Châtelet, dont elle date les différentes étapes entre 1735, pour la préface, et 1738, pour les dernières reprises, en croisant différentes sources (lettres, textes de Voltaire). Elle ajoute ainsi des précisions utiles au travail pionnier d’I. Wade, reprenant notamment la question de ses objectifs (simple exercice, ou projet éditorial ?), de ses caractéristiques : cette première expérience de traduction philosophique, lacunaire et inachevée, fut sans doute un « prétexte » pour l’écriture d’une préface justement étudiée par J. Zinsser. Eszter Kovács se penche sur la question de la liberté dans la réflexion morale d’Émilie du Châtelet, question qui essaime à partir du fragment « De la liberté » présent dans le fonds Voltaire à Saint-Pétersbourg. Daté des années 1736-8, il s’attache à réfuter les objections déterministes contre la liberté humaine, sans laquelle, pour elle comme pour Voltaire, il n’y a pas de morale, en puisant chez Malebranche, Descartes, Clarke. Les Institutions de physique puis les Réflexions sur le bonheur, confirment la permanence d’une question.
Trois articles soulignent ensuite l’importance de l’apport d’Émilie du Châtelet en épistémologie, malgré l’injuste jugement de G. Bachelard concernant « ses prétentions à la culture mathématique », rappelé par V. Le Ru. G. Paganini réévalue ainsi le rôle d’Émilie du Châtelet dans l’épistémologie des Lumières, pour sa réintroduction des hypothèses, à rebours du supposé rejet radical que lui reproche A. Koyré ; il démontre ainsi l’influence qu’elle a pu exercer en pointant méthodiquement les convergences de vue entre le Traité des systèmes de Condillac et ses Cours d’études, et le ch. IV des Institutions de physique. Comme chez du Châtelet, c’est l’histoire des sciences et notamment de l’astronomie qui lui permet de rétablir le rôle des hypothèses dans la marche des progrès des connaissances. A.-L. Rey se concentre sur les Institutions de physique pour montrer comment Émilie du Châtelet concilie de façon originale les hypothèses « métaphysiques » et la philosophie expérimentale ; pour elle, l’imagination des hypothèses est notre façon de « parvenir à la certitude dans un monde imprécis », (p. 367), mais elle s’efforce de construire pour cela un dispositif épistémique qui puisse garantir une certitude en physique. Grâce au principe de « raison suffisante », utilisé pour évaluer la cohérence des théories physiques, comme le montre sa présentation del’attraction au ch. XVI des Institutions,Émilie du Châtelet redéfinit ainsi l’attraction comme un phénomène, en se passant de la subordonner à la volonté divine : elle « façonne un territoire autonome pour l’attraction : celui des lois de la mécanique » (p. 370).
Enfin, Émilie du Châtelet femme de sciences s’est également illustrée en optique et en astronomie. F. Nagel relate les relations scientifiques entre Euler et Émilie du Châtelet, avant de comparer leur position sur la théorie de la lumière de Newton. Le grand savant reçoit élogieusement le chapitre sur les hypothèses des Institutions de physique, mais pas son approche newtonienne de la lumière, sur laquelle il proposera une nouvelle théorie dans la tradition de Bernoulli. M. Toulmonde se centre plus précisément sur de nouveaux écrits retrouvés d’Émilie du Châtelet. Les lots 14 et 16 mis en vente chez Christie en 2012 contiennent ainsi l’Abrégé de l’optique de M. Newton, une version de l’Essai sur l’optique, écrits vers 1738, et le manuscrit de l’Exposition abrégée d’un système du monde, écrit vers 1748, après la traduction des Principia. On en possédait seulement une version publiée par Clairaut. Bien qu’incomplet, ce dernier manuscrit propose avec ses variantes une présentation du système solaire telle que l’optique et la physique newtoniennes l’expliquent. L’on peut y mesurer le rôle majeur d’Émilie du Châtelet dans la diffusion des connaissances nouvelles dues à Newton.
Enfin, la dernière section, consacrée à la réception d’Émilie du Châtelet, fait mesurer l’impact de la mathématicienne du siècle des Lumières. La figure de la femme de sciences est brocardée par un périodique satirique contemporain, La Bigarure, en 1749 (dont les numéros sont reproduits en annexe), avec des échos ultérieurs surprenants… jusque dans un article de Libération de 2019. L. Gil fait le point sur la façon dont l’édition de Kehl, dirigée par Condorcet, a enrichi l’image de Voltaire (et forgé l’image inséparable d’Émilie du Châtelet muse de Voltaire), en s’efforçant de restituer la présence d’Émilie – infructueusement, en ce qui concerne la correspondance. Mais elle est la seule femme dont l’édition de Kehl insère un beau portrait gravé, et Condorcet prend soin d’ajouter la liste des ouvrages d’Émilie du Châtelet à la suite de l’Éloge historique de madame du Châtelet de Voltaire, et fait son éloge dans sa Vie de Voltaire. Sa postérité est évoquée à travers les parcours et des conceptions du bonheur de plusieurs femmes cultivées du siècle finissant. Pour A. Sager, à son exemple, Mme Necker et sa fille, Germaine de Staël, comme Sophie de Grouchy, marquise de Condorcet – bien que la filiation ne soit rien moins qu’évidente entre elles –, ont cherché le bonheur dans l’étude, et pas seulement l’amour. Enfin, on découvrira avec intérêt qu’Émilie du Châtelet a inspiré un opéra contemporain représenté à Paris en mars 2010, sur le livret d’une finlandaise, Kaija Saariaho. Cette pièce pour une soliste, jouée jusqu’en 2018, entendait renouveler un art où dominent « les représentations de la femme stéréotypées jusqu’à la caricature » (O. Pekonen, p. 463). Si l’article est plutôt centré sur la carrière et l’œuvre de la compositrice finlandaise, il donne un extrait du livret et fait entendre l’émouvant adieu prêté à Émilie du Châtelet. On ne sera pas surpris de voir que la mathématicienne du XVIIIe siècle permette, trois siècles après, de camper une figure de femme forte, qui n’est plus « simple objet de désir ».
Ce volume figure donc, désormais, parmi les ouvrages de référence sur Émilie du Châtelet.