Susanne Greilich et Hans-Jürgen Lüsebrink, Traduire l’encyclopédisme. Appropriations transnationales et pratiques de traduction de dictionnaires encyclopédiques au Siècle des Lumières (1680-1800) , Königshausen & Neumann, 2024
Susanne Greilich et Hans-Jürgen Lüsebrink, Traduire l’encyclopédisme. Appropriations transnationales et pratiques de traduction de dictionnaires encyclopédiques au Siècle des Lumières (1680-1800), Königshausen & Neumann, 2024, 270 p. ISBN : 978-3-8260-7915-3
Malgré les nombreuses études traitant des différents ouvrages encyclopédiques produits au XVIIIe siècle, en France et ailleurs, il manque toujours une vue d’ensemble qui fasse apparaitre le complexe réseau de rapports intertextuels reliant tous ces ouvrages les uns aux autres, dans une optique résolument axée sur la notion de transferts culturels. Or, avec l’avènement des outils numériques modernes, notamment les bases de données relationnelles capables de recueillir et de relier des milliers de données issues de contextes disparates, une telle approche systémique est actuellement en train de devenir possible. Le présent recueil de Susanne Greilich et Hans-Jürgen Lüsebrink, Traduire l’encyclopédisme, innove en combinant une lecture soigneuse et profonde des sources, avec de nouvelles perspectives s’appuyant – là où cela peut être pertinent – sur des approches numériques. Conçu dans le cadre du projet de recherche « Dimensions traductionnelles de l’encyclopédisme français au Siècle des Lumières », financé par la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG) depuis 2018, ce volume réunit douze études et une introduction programmatique, approchant le phénomène des traductions et réécritures des ouvrages encyclopédiques à partir de deux axes thématiques : la transmission des savoirs dans le temps et dans l’espace.
Pour ce faire, les directeurs du volume ont d’abord créé une base de données recensant environ 70 dictionnaires spécialisés et universels, majoritairement rédigés en français, anglais et allemand, qui ont donné lieu à plus de 200 traductions en néerlandais, danois, suédois, espagnol, portugais, italien, grec, polonais, hongrois, russe et latin au cours du XVIIIe siècle (https://encyclopaedias.uni-regensburg.de/). Prenant appui sur ces données quantitatives, ils proposent dans le premier chapitre de leur ouvrage une typologie de cinq variantes qui ont contribué à la multiplication des traductions et des adaptations. D’abord, les retraductions (par exemple le Nouveau dictionnaire historique et critique de Jacques-Georges Chauffepié, fondé en partie sur le General Dictionary, Historical and Critical paru à Londres, lui-même une traduction augmentée du Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle). Deuxièmement, les traductions intermédiaires, ou traductions-relais, dans lesquelles le français fonctionne souvent comme langue intermédiaire, reflétant sa position hégémonique dans la circulation des savoirs à l’époque des Lumières. Puis les traductions synthétisantes, qui croisent différents dictionnaires traduits en les unissant dans un seul ouvrage nouveau. Il peut être question, finalement, soit de traductions partielles ou fragmentaires, soit de changements de genre qui ont lieu au fil de ces processus. En même temps, les techniques de l’emprunt textuel connaissent différentes formes. Comme le note Malou Haine dans son chapitre sur le passage de la Cyclopedia à l’Encyclopédie, il est question des différentes formes par lesquelles « les articles passent d’un dictionnaire à l’autre : emprunts purs et simples ; paraphrases peu significatives ; suppressions ou ajouts de phrases ; réactualisation des dates ; réorganisation de paragraphes ; disparitions des expressions latines, des références littéraires et des mentions de source » (p. 144). Les considérations commerciales derrière le choix de nommer ou pas l’auteur d’un article, finalement, sont élucidées par Luigi Delia dans son étude éclairante des articles de Jaucourt repris dans le Code de l’humanité de De Felice, ce dernier choisissant, en effet, parfois de s’attribuer les articles de Jaucourt, parfois de les publier sans signature, et parfois de les reproduire avec la signature du Chevalier.
Suivant un axe temporel, un premier ensemble d’études dans ce volume montre comment, à travers traductions et réécritures, ont pris forme au cours du XVIIIe siècle de nouveaux domaines du savoir, susceptibles de se cristalliser éventuellement en des disciplines scientifiques à plein titre, allant de l’Indologie (Jürgens), à la chimie (Éphrème), la musicologie (Haine) ou encore les sciences « modernes » de l’antiquité (Le Moël). Ces études de cas nous livrent des parcours parfois fascinants, comme celui qu’ont traversé les diverses descriptions du balafon, instrument évoqué pour la première fois dans un récit de voyage manuscrit de Michel de La Courbe en 1688, faisant ensuite surface dans la Relation of a Voyage in the Coasts of Africa de François Froger en 1698 et atterrissant finalement dans l’Encyclopédie, par le biais de la Cyclopedia de Chambers. Dans d’autres cas, tels certains articles du Code de l’humanité examinés par Luigi Delia, il s’agit d’une recalibration du savoir qui se fait par le changement de rubrique sous laquelle se trouve rangé tel ou tel sujet. Ces nouvelles façons de délimiter le savoir peuvent finalement aussi se manifester dans le « rééquilibrage des méthodes de la mémoire vers l’imagination et la raison » (p. 153) décrit par Pauline Pujo, qui donne lieu à de nouvelles pédagogies – mises en pratique au lycée de Joachimsthal à Berlin entre 1767 et 1799 – cherchant à « élémenter » les connaissances, c’est-à-dire à en dévoiler les principes fondateurs plutôt qu’à en fournir un simple abrégé. En effet, comme le note Martine Groult, l’organisation et la disposition des savoirs, et notamment « l’ordre constitue une question fondamentale dans l’encyclopédisme des Lumières » (p. 204). Dans son étude des rapports entre l’Encyclopédie de Diderot et l’Encyclopédie méthodique, elle montre que le changement de forme, en l’occurrence le passage du format de l’article à celui du traité, oblige les rédacteurs à repenser leur façon de rendre visible la communication entre les sciences. C’est alors en adoptant une structure similaire que les traités mettent en lumière ces liens, montrant à quel point la manière et la matière se trouvent imbriqués.
Pour ce qui est de l’autre axe thématique du volume, le mouvement des savoirs dans l’espace, un deuxième ensemble d’études dans le recueil s’attarde sur les processus d’adaptation qui surviennent lorsque les savoirs encyclopédiques sont traduits pour un nouveau contexte. Car les traducteurs se comportent souvent en commentateurs dont la fonction est de corriger, de réviser, d’actualiser et d’élargir les informations données par le texte-source, et ainsi de le « domestiquer » ou de le rendre pertinent dans un nouveau contexte national. Ainsi, dans sa contribution sur les traductions espagnole et italienne du Dictionnaire de Grammaire et Littérature de l’Encyclopédie méthodique, Clorinda Donato explique combien elles fonctionnent comme instrument de prise de conscience nationale, réinscrivant l’Espagne et l’Italie dans les discours des Lumières sur la langue. Alors que le français au XVIIIe siècle se veut un nouveau latin ou une lingua franca, les traducteurs s’y rapportent plutôt comme le faisait jadis Du Bellay dans sa célèbre Défense et illustration, s’en servant comme d’un tremplin pour un nouveau nationalisme linguistique. Dans une optique similaire, se penchant sur les traductions russes pendant les années 1760 et 1770 d’un certain nombre d’articles de l’Encyclopédie, Anguelina Vatcheva montre que les traducteurs privilégient des textes sur des sujets ayant un rapport à la situation en Russie à l’époque, comme des articles sur la Turquie, sur l’ennemi ottoman, ou encore sur les différentes formes possibles de gouvernement et d’organisation de l’État.
En même temps, c’est le concept même de « nation » qui subit des transformations profondes au cours du siècle, qui se laissent déceler à travers la lecture suivie des dictionnaires encyclopédiques publiés entre 1750 et 1850 que propose Carla Dalbeck. Fait remarquable, alors que le concept de « nation », comme on le sait, subit une politisation croissante, c’est par référence à l’antiquité classique que s’opère la transformation, introduisant de la sorte une double dimension temporelle dans cette évolution. L’antiquité parait aussi comme socle commun dans le projet de refonte culturelle de Jaucourt et De Felice, qu’Alain Cernuschi montre au travail dans une étude dévoilant à la fois les voies que suivent les traductions – la traduction directe restant plutôt marginale aussi bien dans l’Encyclopédie de Paris que dans celle d’Yverdon – et la présentation décontextualisée, dépourvue souvent d’attributions, qui en résulte. Dans ce contexte, « la mosaïque culturelle européenne de la seconde moitié du XVIIIe siècle » (p. 233) témoigne d’un certain morcellement culturel, rendent d’autant plus nécessaire le rôle fédérateur de l’antiquité.
Complétant cette attention portée aux processus de nationalisation, dans sa minutieuse étude des articles sur la chimie dans l’Encyclopédie, Mélanie Ephrème montre comment les auteurs encyclopédistes adaptent et refont les savoirs venus d’ailleurs, notamment de l’Allemagne, mais aussi des Provinces-Unies, Angleterre ou Suède, parus d’abord dans de nombreuses traductions produites dans les années 1750. L’appropriation nationale, dans ce cas, se fait non pas au niveau du contenu, mais par le moyen de pratiques citationnelles où les attributions explicites aux sources étrangères sont parfois parcimonieuses. Ce dernier cas montre effectivement qu’il est aussi question de relations littéraires asymétriques, qui relèvent de formes plus larges d’hégémonie et de domination culturelle. Ces rapports de force inégaux sont à la source de l’article de Sylvie Le Moël sur la traduction du Handbuch der klassischen Literatur de Johan Joachim Eschenburg par Carl Friedrich Cramer. Répondant à la frustration ressentie par nombre d’intellectuels allemands face à l’hégémonie culturelle française, Eschenburg cherche de son côté à restructurer l’espace des connaissances de l’antiquité, partagé entre savoirs antiquaires et approche philosophique, par un travail de refonte qui se veut lieu de dialogue interculturel plutôt que de concurrence nationale.
Conjuguant les deux axes, spatial et temporel, enfin, les directeurs du volume constatent une « évolution qui va de l’universalisme de la République des Lettres vers une parcellarisation nationale de l’espace de communication scientifique » (p. 14). L’idée de l’« universalisation » des Lumières (A. Lilti) se trouve de la sorte nuancée. D’une part, plusieurs contributions notent comment les représentations de l’autre restent fluides tout au cours de la période, telles les idées relatives à l’Inde entre les années 1750 et 1820, analysées par Hanco Jürgens dans sa contribution. Alors que la valorisation de la culture indienne fluctue, il est néanmoins bien question de façon globale d’une historisation progressive de l’image du continent, renvoyé à un passé de plus en lointain, avec l’Encyclopédie de Diderot comme moment charnière dans ce processus de création de nouveaux « grands récits ». D’autre part, la position des médiateurs se révèle essentielle pour dépasser les simples oppositions binaires qui pourraient être suggérées par un emploi trop étroit de la notion de « transfert ». En effet, nombre de traducteurs et d’encyclopédistes assument de façon plus ou moins consciente le rôle de passeur interculturel, tel le déjà nommé Johan Joachim Eschenburg, ou De Felice dans son encyclopédie, comme le montre Alain Cernuschi dans sa contribution.
Non seulement les contributions réunies dans ce volume offrent de nombreux éclairages sur des textes parfois moins bien connus qu’on ne le pensait, et de nouvelles pistes pour d’autres recherches à mener dans l’avenir, mais le volume illustre aussi, de façon exemplaire, la richesse d’une combinaison de perspectives synthétiques, s’appuyant parfois sur des outils numériques, comme dans les chapitres introductifs de Freilich et Lüsebrink, et des études de cas détaillées de textes spécifiques. On passe ainsi d’une approche des transferts culturels comme phénomène bilatéral, liant deux sphères linguistiques et culturelles seulement, à une perspective proprement multilatérale, qui rend justice à toute la complexité des réseaux intellectuelles, bien reconnus ou au contraire occultés, qui se sont tissés au cours du long XVIIIe siècle. Seul petit bémol : bien que les directeurs du volume évoquent brièvement l’existence de dictionnaires spécialisés au Japon et en Amérique du Nord et du Sud, et au-delà de ces cas, d’un « espace de savoir transatlantique » (p. 39), il est à regretter qu’aucune des études dans le volume ne s’y penche de façon suivie.