Référence(s)

Myrtille Méricam-Bourdet (dir.), Penser et écrire l’histoire à l’âge classique. Hommage à Catherine Volpilhac-Auger, Honoré Champion, « Les dix-huitièmes siècles », 2025, 488 p. EAN : 9782745364388

Bien entendu, Montesquieu est le personnage central de cet ouvrage, plus que Diderot ou les autres contributeurs principaux de l’Encyclopédie. Mais le dictionnaire-phare des Lumières n’en est pas moins présent à divers titres dans cet hommage à l’éditrice et grande spécialiste de l’auteur de l’Esprit des Lois. En effet, même si Montesquieu a peu écrit pour l’Encyclopédie, il y est très présent. D’autre part, les méthodes que Catherine Volpilhac-Auger a déployées ou introduites dans ses nombreux travaux irradient également les études sur Diderot, D’Alembert, Voltaire, Condorcet et autres fleurons des secondes Lumières. Soyons un plus précis et (légèrement) polémique. Certaines traditions littéraires et philosophiques s’intéressent fort peu à la chronologie, à la matérialité des textes, elles peuvent être brillantes mais méprisent quantité d’aspects considérés comme anecdotiques. L’auteur de cette recension défend le point de vue inverse. Quel que soit l’auteur (ou l’ouvrage collectif) considéré, celui-ci n’est pas un simple corpus d’idées, c’est un monde, un processus, un ensemble de relations avec les lecteurs, les collègues, avec l’époque. Et, même quand on dispose d’archives abondantes et bien conservées, le chercheur ou l’éditeur d’aujourd’hui n’a à sa disposition que des bribes face au défi de reconstituer les cheminements de l’auteur et ses influences. Il doit donc être lucide sur ce point, ne rien négliger quant aux détails, importants ou non, être à l’affût de tout avec autant de ténacité et d’audace que de modestie. Les études approfondies, comme les éditions critiques et commentées des grands auteurs des Lumières (ainsi que des auteurs « moyens »), ont maintenant mobilisé quantité de ressources et de méthodes en ce sens. Les travaux sur Montesquieu, tant de Catherine Volpilhac que de ses proches, constituent des exemples à méditer en ce sens. Vingt-trois contributeurs de cet hommage en donnent une défense et illustration.

Les sept premières contributions concernent Montesquieu, mais les autres traitent d’auteurs variés des XVIIe et XVIIIe siècles, certains très connus (Spinoza, Bayle, Fontenelle, Voltaire, Rousseau, Charles Perrault, Mme de Sévigné, Saint-Simon, Catherine II, Diderot, l’abbé Raynal), d’autres moins (Yves de Vallone, Démeunier, l’abbé de Lacroix). Nous ne pouvons analyser ici tous leurs articles en détail, nous nous contenterons d’évoquer ceux qui sont le plus en lien avec Diderot et l’Encyclopédie. Si l’on se limite à ceux qui leur sont explicitement consacrés, on n’en trouve guère que deux : Philip Stewart, « Mesurer le temps : la chronologie dans l’Encyclopédie » (p. 249-269) et Eszter Kovács, « Diderot précurseur ou penseur obscur ? L’édition Assézat-Tourneux et les premiers écrits philosophiques » (p. 463-477). L’Index (p. 479-484) ne nous signale que peu de contributeurs de l’ouvrage-phare du XVIIIe siècle, hormis Voltaire bien entendu (mais pas pour ses articles de l’Encyclopédie), D’Alembert et Diderot n’étant cités qu’au passage. L’intervention de Ph. Stewart concerne essentiellement la chronologie de l’histoire ancienne, la « création », l’histoire de la Terre, le Déluge, et les auteurs cités sont, certes Diderot et D’Alembert, mais aussi Daubenton (donc Buffon), d’Holbach, Boulanger et indirectement l’abbé de Prades. Celle d’E. Kovacs nous invite à ne pas regarder de trop haut les éditions du XIXe siècle : certes, elles sont datées et ne correspondent pas aux exigences des éditions critiques de la fin du XXe et du début du XXIe, mais le travail des curateurs de l’époque ne doit pas être sous-estimé.

Nous militons pour une vision de l’Encyclopédie ne se limitant pas à l’édition vedette (1751-1772), mais témoignant d’un processus s’étendant au moins de 1728 (Cyclopaedia de Chambers) à 1832 (dernier volume de la Méthodique). C’est pourquoi nous insisterons par exemple sur l’article de Rolando Minuti, « Les usages et leur esprit. Remarques sur la pensée de Démeunier » (p. 227-248). Jean Nicolas Démeunier (1751-1814) est en effet l’auteur du Dictionnaire d’économie politique de l’Encyclopédie méthodique (1784) et son parcours, de l’Ancien Régime à la fin de l’Empire, en passant par sa participation à la Constituante en tant que député, est très éclairant quant aux relations sur le long terme entre Montesquieu, le mouvement encyclopédique et ses suites avant, pendant et après la Révolution. L’article très clair de R. Minuti nous fait réfléchir à la marche de l’esprit humain et pourrait être prolongé par une comparaison avec les options de Condorcet.

Mais il est temps de se taire, le mieux est plutôt de lire l’ouvrage lui-même et non de se contenter des commentaires ici consignés.

Pierre Crépel
Lyon 1-CNRS