Montesquieu, L’Esprit des lois, Lettres persanes, Textes politiques et fictions , édition publiée sous la direction d’Aurélia Gaillard, établie et présentée avec Catherine Volpilhac-Auger
Montesquieu, L’Esprit des lois, Lettres persanes, Textes politiques et fictions, édition publiée sous la direction d’Aurélia Gaillard, établie et présentée avec Catherine Volpilhac-Auger, Paris, Bouquins–Bordeaux, Mollat, 2025, 1545 p. EAN : 9782382926215
Cette nouvelle édition est un outil de travail d'une utilité exceptionnelle tant pour les jeunes chercheurs que pour les chercheurs confirmés qui abordent l'œuvre de Montesquieu sans être spécialistes. En effet, l'ouvrage réunit dans les notes et les introductions l'expertise caractéristique des rédacteurs de l'édition critique en 22 tomes actuellement sous la direction de Jean Terrel et Catherine Volpilhac-Auger (Oxford, Voltaire Foundation–Naples, Istituto Italiano per gli Studi Filosofici, puis Lyon, ENS Éditions–Paris, Classiques Garnier, 2000-en cours), tout en offrant l'agilité d'un volume unique à l'orthographe modernisée pour en faciliter la lecture.
Le choix des textes est large et raisonné. D'une part, la collection de textes politiques et de fictions permet de réunir en un seul volume toutes les œuvres majeures de l'auteur, à l'exception notable des Mes Pensées. Ainsi, aux côtés des Lettres persanes (1721) et de L'esprit des lois (1748), on trouve Le Temple de Gnide (1725), l'Histoire véritable (ca. 1734-1738, posthume), Arsace et Isménie (années 1730, posthume), l'Essai sur le goût (datation incertaine, paru à titre posthume en 1757), les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734), et la Défense de L'esprit des lois (1750). D'autre part, le choix thématique est particulièrement approprié à l'œuvre de Montesquieu, car il met en valeur une caractéristique particulière de celle-ci : le lien étroit entre la narration et la réflexion politique.
L'introduction générale au volume, par Aurélia Gaillard (p. vii-xxii), met en lumière quelques aspects essentiels de la pensée de Montesquieu : l'interdépendance des sujets abordés dans les réflexions philosophiques et politiques (la « chaîne des vérités ») ; l'objectif de « faire penser » le lecteur, plutôt que de le faire lire ; la technique narrative (et en même temps suprêmement philosophique) d’« estrangement », typique non seulement des Lettres persanes, mais aussi d'autres fictions orientales, telles que l'Histoire véritable ; enfin, la centralité de thèmes comme la liberté et le bonheur, ainsi que l'enracinement des idées de Montesquieu dans notre société, dont elles sont devenues des repères invisibles.
Chaque texte est ensuite présenté par une introduction spécifique, accompagnée de l'histoire matérielle et éditoriale, qui constituent des repères essentiels pour le replacer dans son contexte. En effet, nous possédons parfois plusieurs versions d’un texte, même profondément remaniées par l’auteur, ce qui a inévitablement confronté les éditeurs à des choix éditoriaux ni simples ni évidents : c'est le cas de l'Histoire véritable, dont le manuscrit 2191, rédigé entre 1734 et 1738, a été choisi comme texte de base, l'alternative étant considérée comme une version moins riche et non définitive du texte, bien que postérieure (Ms. 3169; 1750-1751). Ce choix peut certes être discuté, mais s’explique par des raisons assez valables (voir l’Histoire du texte, p. 322-324) et a sans doute le mérite d’être complémentaire de l’édition précédente du texte, celle de Philippe Stewart et Catherine Volpilhac-Auger (Paris, Gallimard, « Folio classique », 2011), qui se base au contraire sur le premier manuscrit.
En complément de la bibliographie générale en début de volume, chaque texte est également accompagné d’une notice bibliographique qui s’avère utile pour s’orienter et repérer facilement les principaux thèmes et problématiques. L'appareil de notes est succinct, pour conserver la maniabilité du volume. Il contient néanmoins les principales variantes, l'explication des termes obsolètes ou ambigus du texte grâce au recours aux dictionnaires de l'époque (notamment l'Académie), ainsi que l'indication des passages parallèles les plus pertinents. La « Table analytique et alphabétique des matières contenues dans L’esprit des lois et la Défense de l’esprit des lois », qui dépasse les 160 pages, est également très pratique et profitable pour le lecteur qui entend poursuivre ses recherches sur Montesquieu.
En conclusion, il est assurément permis d’affirmer que l'équilibre entre l'éventail des textes proposés, la maniabilité du volume et la qualité des outils de recherche actualisés offerts au lecteur permettent à cette édition de rivaliser, voire de rendre en grande partie obsolètes les éditions des œuvres complètes de Roger Caillois (Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1949-1951) et d'André Masson (Paris, Nagel, 1950-1955), en tant qu’outil de travail pratique et de poche, que tout lecteur assidu pourra facilement emporter partout avec lui.