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Mario Cosenza, À l’ombre des Lumières. Jacques-André Naigeon philosophe, traduit de l’italien par Sylviane Albertan-Coppola, Société Diderot, collection « L’Atelier », 2025. EAN : 9782958121747

L’ouvrage se veut une biographie intellectuelle. L’auteur, M. Cosenza, ne se contente pas d’offrir au lecteur l’analyse des différentes œuvres produites par Jacques-AndréNaigeon, il reconstitue minutieusement sa façon d’écrire, d’éditer et de traduire les textes. Il cherche également à percer les intentions qui sont les siennes à partir de documents soit inédits, soit récemment découverts. Développant une réflexion approfondie sur le contexte historique, M. Cosenza détaille les différents régimes politiques que Naigeon a connus, ainsi que les différents milieux qu’il a fréquentés au cours de sa carrière, celle-ci s’étendant de sa contribution notoire à la littérature philosophique clandestine à sa nomination à l’Institut de France.

Comme annoncé par M. Cosenza dans le sous-titre – « Jacques-André Naigeon philosophe » –, l’ouvrage se présente d’entrée comme la biographie d’un philosophe. Il contient de nombreuses remarques qui confirment le lecteur dans l’idée que Naigeon est un vrai philosophe. Néanmoins la question de « Naigeon philosophe » aurait méritée d’être discutée dès l’Introduction de l’ouvrage.

Il est vrai que Diderot parle de Naigeon comme d’un philosophe dans sa correspondance (lettre du 24 septembre 1767 à Sophie Volland, CORR., VII, p. 138). Cependant, considérer a priori Naigeon comme un philosophe ne va pas de soi si l’on se place du point de vue de la réception de son œuvre. Dans le mémoire qu’il lui consacre, Damiron déclare au sujet de Naigeon : « comme homme, il vaut beaucoup mieux que comme philosophe » (Mémoire sur Naigeon, p. 6). Quelques pages plus loin, Damiron cite un passage du Salon de 1767 dans lequel Diderot compare Naigeon à Socrate, et ajoute comme commentaire que Naigeon manque de sagesse pour réellement être un philosophe à l’image de Socrate (Mémoire sur Naigeon, p. 10).

Certes, M. Cosenza ne manque pas, dès l’Introduction, de faire état de l’opinion défavorable attachée à la personne de Naigeon. Celui-ci apparaît au premier abord « comme un personnage à l’identité mal définie » (p. 9). M. Cosenza rapporte ensuite les propos de La Harpe qui présente Naigeon dans la Correspondance littéraire comme un érudit et un bibliographe, mais le qualifie de « singe de Diderot » (Œuvres, t. XI, p. 41), laissant ainsi entendre que sa philosophie est d’emprunt. Malgré une telle présentation, M. Cosenza parle de Naigeon comme d’un philosophe, après avoir évoqué les débuts de sa carrière comme auteur anonyme et écrit : « Toutefois l’intention d’apprécier Naigeon à sa juste valeur ne doit pas nous faire oublier que le philosophe a été jusqu’à ce jour surtout connu pour avoir été l’ami, l’éditeur et le biographe officiel de Denis Diderot. » (p. 9) Il faut attendre les chapitres suivants pour que les traits distinctifs de la philosophie de Naigeon soient mis en évidence. M Cosenza souligne alors l’engagement de Naigeon et d’Holbach et précise à leur sujet que « ce sont de vrais philosophes par la cohérence “terrible” qu’ils ont déployée […] » (p. 73). Plus on avance dans la lecture de l’ouvrage, plus la philosophie de Naigeon est mise en relief par l’auteur, et l’on comprend à quel point cette philosophie s’oppose à la spéculation et au « raffinement théorique » (p. 161) : elle s’accomplit dans la diffusion de la pensée matérialiste en usant de tous les supports à disposition, en prenant les formes textuelles les plus variées, et en trouvant son ultime expression dans le discours politique.

L’ouvrage apporte une contribution importante à la question des attributions des œuvres et des écrits clandestins de Naigeon résultant de sa collaboration avec d’Holbach. M. Cosenza envisage l’œuvre de Naigeon dans toute sa diversité, en établissant des rapports entre sa production comme auteur, traducteur et éditeur. À cet effet, il s’attache à définir la littérature clandestine dans toute sa diversité. Il en étudie les méthodes, le corpus et en retrace l’histoire. M. Cosenza s’attache ensuite à l’étude d’une œuvre représentative de la période clandestine de Naigeon : Le militaire philosophe, ou difficultés sur la religion proposées au R. P. Malebranche (1767), ouvrage publié de façon anonyme et qui consiste en la réécriture d’un manuscrit de Robert Challe : Difficultés sur la religion proposées au père Malebranche. La confrontation détaillée du manuscrit de Challe et de l’œuvre de Naigeon permet de dégager la portée de cette dernière en l’inscrivant dans l’histoire de l’athéisme moderne.

M. Cosenza aborde également Naigon comme encyclopédiste et montre comment l’Encyclopédie a été à plus d’un titre pour lui « une école de formation » (p. 163). Naigeon se révèle dès lors être un excellent historien de la philosophie. Il assimile les stratégies énonciatives de l’écriture encyclopédique tout en affirmant son matérialisme, comme le fait particulièrement bien voir l’analyse de l’article LIBERTÉ (Morale) (p. 165-173). L’étude de l’article UNITAIRES (Théologie et Métaphysique) fournit à M. Cosenza l’occasion de préciser son appréhension du matérialisme de Naigeon. Celui-ci « est un penseur matérialiste sans être un matérialiste théorique » (p. 194). En effet, ce sont plus particulièrement les « aspects sociaux et politiques de la question » qui l’intéressent (p. 196).

Cette orientation politique de la pensée de Naigeon se révélera au cours de la Révolution française. En introduction du chapitre qu’il consacre à cette période, M. Cosenza met en évidence les difficultés inhérentes à l’interprétation des Lumières et de la Révolution. Il réfute, notamment, l’approche de J. I. Israël en rappelant le présupposé historiographique énoncé par ce dernier selon lequel « il y aurait deux sortes de Lumières, les unes modérées, les autres radicales » (p. 222). En s’inspirant de Foucault et en s’appuyant sur les travaux de R. Chartier et de R. Darnton, entres autres, M. Cosenza parvient à embrasser la relation qui existe entre la philosophie et la Révolution, et surmonte ainsi l’écueil de la simplification. Il en résulte l’idée que les écrits des Lumières n’ont pas exercé un « pouvoir subversif » réel (p. 252), et que la relation des Lumières à la Révolution devrait être reconsidérée comme s’inscrivant dans un horizon beaucoup plus large.

M. Cosenza retrace donc le parcours de Naigeon durant la Révolution et commente de façon très approfondie son Adresse à l’Assemblée Nationale sur la liberté des opinions, sur celle de la presse, etc. (1790). L’idée que Naigeon est un vrai philosophe réapparaît à juste raison autour de la question de la relation de Naigeon à la Révolution, ce dernier invoquant « l’esprit philosophique » dans son Adresse (p. 262) et se considérant lui-même « comme un philosophe, pas comme un politicien » (p. 260).

Conscient de l’échec de son intervention dans la sphère politique et reconnu, par ailleurs, pour ses nombreux travaux éditoriaux, Naigeon s’engage enfin dans l’édition de l’œuvre de Diderot. M. Cosenza dégage avec justesse les grandes lignes de la politique éditoriale de Naigeon à l’égard de l’œuvre de Diderot (p. 360 sqq.).

Par ailleurs, les trois volumes du dictionnaire de Philosophie ancienne et moderne de l’Encyclopédie Méthodique, auxquels Naigeon travaille parallèlement à son édition de l’œuvre de Diderot et à la rédaction des Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les ouvrages de Denis Diderot, représentent, comme le souligne M. Cosenza, non seulement une suite de l’Encyclopédie, mais aussi « une synthèse extrême du parcours philosophique » de Naigeon : son athéisme et son matérialisme y sont non seulement « confirmés », mais aussi « sublimés » (p. 384).

La biographie intellectuelle de Naigeon s’achève sur la période qui a suivi son élection à l’Institut de France. M. Cosenza souligne le repli progressif de Naigeon sur lui-même et la difficulté où se trouve ce dernier à « se positionner comme un philosophe politique engagé » (p. 419). Il tente d’expliquer le silence du dernier Naigeon et, plus généralement, d’interpréter les silences qui ont ponctué sa vie.

Cet ouvrage donne au lecteur l’occasion de découvrir une figure majeure de la philosophie des Lumières en l’invitant à étendre le spectre de ses connaissances de la littérature clandestine à l’histoire de la Révolution. Tout en publiant la première biographie de Naigeon, M. Cosenza contribue de façon remarquable autant à l’histoire de l’édition qu’à l’histoire de la philosophie.

Claire Fauvergue
Ancienne directrice de programme au Collège international de philosophie/chercheuse associée, CRISES-EA 4424, Université Montpellier III