Marianne Albertan-Coppola, Représentations des pauvres et de la pauvreté dans le roman du XVIIIe siècle
Marianne Albertan-Coppola, Représentations des pauvres et de la pauvreté dans le roman du XVIIIe siècle, Paris, Champion, 2026. EAN : 9782745365675
La pauvreté est un objet paradoxal dans la littérature du XVIIIe siècle : alors même qu’elle est au centre de nombreux débats et que les sciences humaines s’y intéressent à plusieurs titres – notamment en réponse à des problèmes précis du siècle, tels la législation anti-vagabond ou les méfaits de la banqueroute de Law –, elle reste à la périphérie du champ littéraire romanesque, jugée indigne d’être représentée. C’est à cet angle mort que Marianne Albertan-Coppola consacre son ouvrage Représentations des pauvres et de la pauvreté dans le roman du XVIIIe siècle, paru aux éditions Honoré Champion il y a quelques mois. Pour poser ce constat, l’autrice s’appuie sur plusieurs historiens comme A. Farge qui « estime que la pauvreté, avec le bonheur, sont les thèmes privilégiés du siècle. […] [C]et intérêt d’ordre théorique trouve peu d’échos dans la littérature du temps » (p. 12) – un diagnostic qui lui sert de point de départ. Cette étude montre que les pauvres occupent une place plus importante dans les productions romanesques de la période qu’on ne pourrait le penser : loin de se réduire à une simple apparition ponctuelle ou utilitaire, ils accèdent au rang de véritable acteur de l’intrigue.
À partir d’un corpus de 123 romans, l’autrice entreprend de restituer la place d’un personnel romanesque longtemps négligé par la critique. L’ampleur du corpus, qui rassemble près de 70 auteurs différents, mais également l’étendue de la période étudiée (l’ensemble du XVIIIe siècle), sont justifiées par la remarquable constance des représentations de la pauvreté. Il ne s’agit pas, en revanche, de circonscrire l’étude à un genre codifié et de parler de « roman de la pauvreté », mais bien de traiter ce thème dans sa dimension transversale, traversant aussi bien des fictions philosophiques, des œuvres sentimentales, des romans édifiants et moraux ou d’inspiration picaresque, chaque genre et registre appelant un traitement spécifique de la pauvreté, dont l’étude rend compte avec finesse. L’analyse emprunte à plusieurs disciplines et à plusieurs outils de la critique littéraire : narratologie, sociologie, philosophie, lexicologie, stylistique, étude des topoï et analyse axiologique se combinent. Cette méthode permet d’aboutir à une véritable typologie des figures du pauvre et des situations de pauvreté dans le roman du XVIIIe siècle, et de mettre en évidence des mécanismes narratifs.
La première partie (« Identités, causalités »), s’attache à cerner qui sont, dans la fiction romanesque, les pauvres, et les raisons de leur dénuement. L’autrice y poursuit une fine analyse lexicologique entamée dans l’introduction, qui s’appuie sur les dictionnaires contemporains et s’avère véritablement éclairante pour saisir dans toutes ses nuances la façon dont la société du XVIIIe siècle définissait et appréhendait la pauvreté. La connotation de termes tels que « gueux », « pouilleux », « marmiteux », « croquant » ou, « hère » signale ainsi l’exclusion du pauvre hors du champ de l’honnêteté et de la fiabilité, tandis que les articles consacrés à l’indigence, à la nécessité, au besoin et à la pauvreté révèlent ensuite une hiérarchie entre ces notions, qui ne se distinguent pas tant par nature que par degré. Il est enfin nécessaire, selon l’autrice, de distinguer les pauvres du peuple, volontaires lorsqu’ils appartiennent à l’Église, involontaires lorsqu’ils relèvent du tiers état, et les « nobles désargentés ». La pauvreté apparaît ainsi comme une réalité aux contours plus complexes que le simple antonyme de la richesse.
Les distinctions entre hommes et femmes, enfants et vieillards, pauvres du peuple, du clergé ou de la noblesse permettent alors de montrer que la pauvreté n’est jamais représentée de manière uniforme. L’analyse genrée se révèle à cet égard particulièrement féconde, au niveau littéraire mais également sociologique, pour appréhender la place des femmes dans la société de l’époque. Les femmes pauvres cumulent en effet, contrairement aux hommes, les contraintes liées à leur statut social et à leur genre. Les possibilités qui s’offrent à elles pour sortir de l’indigence passent alors fréquemment par la séduction : se faire entretenir, se marier au-dessus de son rang ou se prostituer, autant de voies qui mettent bien souvent leur vertu à l’épreuve. Les hommes disposent, quant à eux, d’un éventail plus large de possibilités, qu’il s’agisse de gagner honnêtement leur vie ou de recourir à des activités plus illicites. Cette différence permet ainsi de faire apparaître, derrière la représentation romanesque de la pauvreté, des conceptions genrées de l’autonomie, de la vertu et des moyens de subsistance.
La seconde partie (« Mises en scène et fonctions »), déplace l’analyse vers les modalités d’écriture et de représentation de la pauvreté. Cette partie montre notamment combien celles-ci restent soumises à des formes conventionnelles, prisonnières d’un lexique figé, mais permet surtout de comprendre que l’absence de profondeur accordée à certains personnages de pauvres relève d’un ensemble de conventions esthétiques et génériques, sans pour autant qu’on puisse considérer ces personnages comme dénués d’utilité dans le récit. L’étude des modalités de description de la pauvreté est particulièrement éclairante : l’autrice révèle notamment un mouvement entre atténuation et exagération. Il s’agit soit de suggérer sans montrer, l’indigence étant en quelque sorte rendue indicible, soit, au contraire, de recourir à une mise en scène à ambition morale destinée à provoquer le pathos. La description ne constitue donc pas seulement un procédé de caractérisation : elle participe également aux effets recherchés sur le lecteur.
La richesse de l’ouvrage tient à la variété des échelles convoquées : l’autrice alterne avec aisance des analyses stylistiques précises d’un passage et des études d’œuvres entières, de motifs et de types de personnage. L’analyse du chapitre 8 de L’Homme aux quarante écus de Voltaire (p. 76) constitue un exemple de microlecture qui permet de mettre au jour les procédés employés pour représenter la pauvreté. De même, l’étude linguistique du motif du discours corrupteur qui suggère aux héroïnes de mettre de côté leur vertu pour se faire entretenir (p. 127) permet de dégager un schéma récurrent en huit étapes, aboutissant à une séquence discursive normée. Cette circulation constante entre microlecture et observations plus générales permet de dégager des tendances et des schémas pertinents. Les exemples sont nombreux, mais surtout suffisamment contextualisés pour demeurer accessibles même lorsque le lecteur ne connaît pas les œuvres évoquées. Si les auteurs les canoniques (Diderot, Lesage, Marivaux, Prévost) reviennent le plus souvent comme points de référence, on appréciera que l’étude accorde également une place non négligeable à des romanciers considérés comme plus secondaires tels que Baculard (Épreuves du sentiment), Mouhy (La Paysanne parvenue et La Vie de Chimène de Spinelli) et Lambert (La Nouvelle Marianne), entre autres.
Enfin, on souligne l’origine du passage consacré au travestissement en pauvre : motif fréquent dans le roman du XVIIIe siècle, mais qu’on ne rattache pas spontanément à la question de la pauvreté, il s’y trouve retourné en privilège, l’apparence de pauvreté permettant d’échapper au vol, aux agressions et au regard d’autrui.
Au terme de cette enquête, Marianne Albertan-Coppola invite à nuancer l’image d’une pauvreté romanesque réduite à la caricature. Si les représentations demeurent longtemps marquées par la répétition de motifs et de stéréotypes, on remarque néanmoins l’apparition de personnages de pauvres plus saillants à l’image du Neveu chez Diderot ou de Marianne chez Marivaux, qui sont à de nombreuses reprises cités et étudiés. Ces personnages se distinguent notamment par leur place plus importante dans le récit et par la profondeur qui leur est accordée, qui leur permet de dépasser la simple fonction de figures utilitaires. Cette évolution ne doit toutefois pas être comprise comme un mouvement linéaire vers une représentation toujours plus réaliste de la pauvreté ; elle tient davantage à l’inventivité des auteurs et à un contexte idéologique plus favorable à l’intégration des pauvres dans l’univers romanesque.
Enfin, si l’autrice prend le temps, par endroits, de proposer des mises en perspective sociales et historiques, ce rapprochement entre représentations littéraires et réalité sociale ouvre des pistes que l’analyse pourrait, à l’avenir, prolonger en dialogue plus étroit avec l’histoire. On pense par exemple à la nécessité, pour la noblesse appauvrie, de vendre ses biens afin d’assurer sa survie : motif littéraire dont il serait intéressant de savoir dans quelle proportion ce phénomène touchait la noblesse du XVIIIe siècle. L’ouvrage étant avant tout un essai de littérature, au demeurant conséquent et riche, on comprend que l’autrice n’ait pu s’attarder davantage sur de tels parallèles avec la réalité de l’époque ; le lecteur intéressé pourra néanmoins les compléter par la lecture de travaux d’historien, auxquels l’autrice renvoie en bibliographie.
Cette réserve mise à part, l’ouvrage constitue une contribution précieuse et solidement documentée à l’étude du roman du XVIIIe siècle.