Linda Gil (dir.), Éditer la correspondance de Beaumarchais. Enquêtes, inventaire et édition
Linda Gil (dir.), Éditer la correspondance de Beaumarchais. Enquêtes, inventaire et édition, Brest, Presses de l’Université de Bretagne Occidentale, « Cahiers du Centre d’étude des correspondances et journaux intimes », 2023, 250 p. EAN : 9782955519592
Les études réunies par Linda Gil sous le titre programmatique et suggestif : Éditer la correspondance de Beaumarchais. Enquêtes, inventaire et édition, sont issues d’une série de conférences tenues à Montpellier en 2022. L’intitulé choisi par cette spécialiste renommée de l’œuvre voltairienne fixe explicitement le cap, puisque les divers contributeurs mènent, chacun à leur manière, une enquête sur des domaines parfois insoupçonnés des productions épistolaires de l’auteur prolixe de La Folle journée, en suggérant des modalités d’inventaire et des pistes éditoriales novatrices. Sont rassemblées dans cet ouvrage des communications d’universitaires, qui ont tous œuvré pour faire connaître au mieux le Siècle des Lumières, et qui confrontent ici leurs approches pour élaborer sur des bases scientifiques, techniquement probantes, efficaces, une édition raisonnablement complète de la Correspondance accessible de Beaumarchais. Ouvrant le chemin de toute une série d’investigations, cette publication, aussi éclectique qu’elle puisse sembler en lecture rapide, s’avère passionnante, mais surtout profondément novatrice.
Les approches développées dans les études d’amorce du premier chapitre, titré « Un corpus en devenir », balisent le vaste champ de recherche constitué par l’inventaire. Cette correspondance extraordinaire, selon l’heureuse expression de Linda Gil, réserve de solides perspectives de discussion, pour ceux qui veulent s’en emparer, laissant présager quelques courtoises et joyeuses controverses. Dans l’étude d’ouverture, intitulée « Moi qui ne perds jamais un lambeau de papier : Panorama de la correspondance publiée de Beaumarchais », Bénédicte Obitz brosse le panorama d’une correspondance bien trop partiellement éditée. Diagrammes de publications éditoriales et cercle de répartition épistolaire à l’appui, elle montre que la correspondance disponible, très partielle, composée de « lettres d’affaires », n’offre de fait qu’une « place réduite à l’intimité ». Si elle s’interroge sur ces lacunes criantes en pointant la « dispersion éditoriale », qui laisse dans l’ombre des pans considérables, voire entiers, des « lettres de sociabilité » comme des « lettres familières », elle rappelle aussi, se référant aux travaux de Violaine Géraud, que les missives de l’auteur de la trilogie méritent d’être lues, au-delà de leurs valeurs biographique et historique, en fonction de « leur nature littéraire ». Elle observe que les techniques de numérisation, en évolution constante et très rapide, constituent un atout indiscutable, puisqu’elles vont permettre de fluidifier l’accès à « des réseaux entiers de correspondances » – ainsi que le soutinrent, en 2005, Nicolas Cronk et Robert McNamee.
La seconde contribution du chapitre, intitulée par Linda Gil : « Des lettres à l’archive éditoriale : enquête sur Beaumarchais éditeur de Voltaire et préparatif pour un inventaire de sa correspondance » fixe l’un des objectifs clefs de l’édition en cours de la Correspondance : éclairer de façon décisive « l’ensemble de la trajectoire intellectuel de Beaumarchais ». Les travaux de recherche essentiels qu’elle a brillamment conduits sur l’Édition de Kehl – qui en soi constitue une aventure éditoriale et littéraire à redécouvrir et peut-être à reconsidérer, offrent un cadre et une assise adaptés à ce projet. Au titre de l’enquête à mener à nouveaux frais sur ce point-là, elle met à disposition des chercheurs un tableau listant 142 lettres de 1781, mentionnant émetteur, destinataire, titre et date, et intégrant soixante-six lettres de Beaumarchais, dont cinquante-cinq inédites. Elle estime qu’il est nécessaire de renouveler l’approche délicate, selon ses termes, de « l’une des grandes questions que pose l’histoire de l’édition de Kehl » : « celle de la présence » ou non « de Beaumarchais sur le site de Kehl ». Dès lors, la lecture exhaustive de cette partie de correspondance s’impose pour qui souhaite cerner la profondeur de pensée et l’unité de l’engagement de Beaumarchais, qu’elle résume ainsi : « Affaires, politique et littérature : un seul idéal, l’engagement philosophique ». C’est dans cet esprit qu’elle revient sur « l’enterrement clandestin de Voltaire dans l’Abbaye de Seillères », avec une belle élégance d’écriture, un souci du cadre narratif, ponctués d’extraits épistolaires, qui laissent entendre l’écho discret d’une période révolue. Ce lien Beaumarchais-Voltaire constitue le cœur battant de l’ouvrage, comme le souligne pour sa part Flavio Borda d’Agua. En rendant hommage aux travaux d’Andrew Brown et d’André Magnan, il mène une enquête archivistique très circonstanciée sur un Beaumarchais, plus protéiforme que jamais, grimé en « producteur d’archives malgré lui ». Pour ceux qui pouvaient en douter, l’évidence s’impose désormais : la recherche aux Délices, en particulier dans le domaine épistolaire, est pavée, divin paradoxe, de miraculeuses rencontres matérielles.
Outre la partie titrée « Un corpus en devenir » que nous venons d’évoquer, l’ouvrage comporte trois autres parties : « De la lettre à l’œuvre », « Écrire pour agir », « Lectures de la correspondance ». La dynamique d’ensemble de l’ouvrage nous conduit de l’inventaire et du bornage scientifique des archives épistolaires aux lectures et à l’usage qui en sont faits. Quatre études sont consacrées à ce chassé-croisé dans la partie « De la lettre à l’œuvre », où est examinée la circulation des idées des lettres aux ouvrages littéraires. Soutenant la thèse argumentée et convaincante de la production épistolaire comme supplément d’œuvre, Virginie Yvernault questionne les impasses des lectures « finalistes » de la correspondance. Ces lectures surannées devraient céder la place, estime-t-elle, à une approche recentrée, en somme moins marginale, de la correspondance, dans la mesure où celle-ci intervient dans « l’actualisation de ses potentialités idéologiques ou dramatiques ». Articulé autour de trois entrées pragmatiques : « redresser le sens de l’œuvre », « contrôler les représentations de l’œuvre », « assurer la promotion de l’œuvre », son propos aboutit à une suggestion habile, qui ouvrira, n’en doutons pas, le débat : simplifier la répartition des lettres inventoriées, en les distribuant en trois rubriques : « domestiques », « médiatiques » et « polémiques ». Les lettres et l’œuvre reconnue comme telle s’entrecroisent subtilement.
Dans son étude nuancée titrée « Un destinataire peut en cacher un autre », Franck Salaün se livre à un examen des jeux d’anamorphoses textuelles et énonciatives de la Lettre modérée sur la chute du Barbier de Séville. Point nodal de son texte, la séquence titrée « Le spectre de Fréron » renvoie aux polémiques d’époque, tout en déclinant l’affiliation implicite de Beaumarchais au « groupe philosophique ». L’esprit voltairien et, plus discrètement, les Mânes de Diderot planent sur la plume de Beaumarchais, à qui la postérité a donné raison face au malheureux et acariâtre Fréron, tympanisé pour son défaut d’instinct littéraire. Les deux contributions suivantes mettent l’accent sur les compétences du Père de Figaro, dans le domaine musical et orchestral, au sens large. Dans son étude intitulée « Une lettre oubliée de Beaumarchais au Comité de l’Opéra : l’« avant-propos » manuscrit de Samson », Béatrice Ferrier commente la lettre difficilement classable, découverte par Elisabeth Bartlet en 1982. Sa démonstration met en évidence le caractère hybride de ce texte, profilé comme « lettre d’escorte » et « lettre de recommandation ». Fourmillant d’informations, rassemblées pour partie en notes de bas de page, sa contribution restitue le climat de création intense d’une période investissant de manière nouvelle les thèmes bibliques. La contribution proposée par Patrick Taïeb pour une « annotation des lettres de Beaumarchais sur la musique », modeste dans sa formulation, se distingue par sa clarté, son érudition courtoise. Il précise notamment le rôle clef de Marie-Antoinette dans le renouvellement du répertoire de l’Académie royale, rappelant en passant que Diderot considérait le tout naissant Opéra-Comique comme un bon lieu de divertissement. Si Beaumarchais semble œuvrer « en périphérie de la composition », Patrick Taïeb montre, en la nuançant, que l’affirmation de Maurice Lever sur Beaumarchais « honnête amateur » doit être replacée dans un contexte bien plus large. Point d’orgue de son argumentaire, il profile de stimulantes pistes d’annotation pour cerner les « échanges entourant la mise en scène de Tarare » – mise en scène et entreprise lyrique, animées par un dessein de diffusion internationale.
La troisième partie, titrée « Écrire pour agir », repose pour sa part sur trois enquêtes éclairant des aspects parfois ignorés des activités de Beaumarchais. Dans sa contribution, Valentine Dussueil souhaite éclairer les complémentarités et les symétries « entre la place des procès dans la correspondance de Beaumarchais et celle de la correspondance dans ses factums ». Grande spécialiste des chassés-croisés et interférences des polémiques judiciaires et du théâtre dans l’œuvre de Beaumarchais, elle pointe in fine, outre les fortes difficultés d’établissement des textes de lettres insérées par Beaumarchais dans ses factums, l’éviction dommageable des « lettres de requête » et des libelles qui prennent « la forme d’une lettre fictive ». La contribution suivante, dont l’intertitre diderotien fixe le cap : « comment trouver ce qu’on ne cherche pas », nous est proposée par Stéphane Pujol. Passionnante à plus d’un titre, cette contribution est fondée sur une découverte à la Jacques,effectuée à l’occasion d’une recherche aux fonds des archives étrangères sur l’ouvrage de l’Abbé Raynal en 2007. Menée au fil de l’esprit, lettres à l’appui, elle s’offre comme une enquête policière restituant les moments critiques d’une « action généreuse », qui s’achève en plaidoyer pro domo. Nous y découvrons Beaumarchais virevoltant, lancé, plume à la main, dans le sauvetage périlleux de M. « Pereirat », condamné par l’inquisition espagnole au motif qu’il fut « de la religion de Moïse ». Démêlant l’imbroglio de ce nouveau « roman de Jacob », Stéphane Pujol s’ingénie, à la façon de Diderot, à brouiller les pistes, nouveau plaisir pour les lecteurs tenus en haleine que nous sommes ! Ce qui nous mènera finalement au procès des Hébertistes du printemps 1794 – qu’Hugo transposa, fatale et tragique réalité, dans son roman Quatre-vingt treize.
L’étude qui clôt cette série d’inventaires et de mises au point sur la lettre comme moyen d’action, étude conduite par Johan Iverson, porte à notre connaissance une « Lettre ouverte », datée du 15 août 1784, que Beaumarchais a fait paraître dans le Journal de Paris. Renvoyant aux travaux d’Elizabeth Andrew Bond sur la presse d’information, Johan Iverson souligne que le dramaturge, auteur subtil et irrévérencieux de La Mère coupable, y défend, au nom de la « Bienfaisance », un projet financier de soutien aux « mères-nourrices ». Cette lettre, qu’il envisage de replacer dans son contexte, soulève un bel enthousiasme à Lyon, mais d’indiscutables réticences à Paris. La « Bienfaisance », alors en vogue, fédère un vaste « réseau social » d’abonnés des publications et journaux de l’époque. Cette Lettre ouverte, ingénieusement conçue, et tout à l’honneur de l‘avocat dramaturge, constitue une évidente prise de risque, puisque qu’elle conduit Beaumarchais à emprunter la route carcérale de son vibrionnant personnage – destin décidément contraire ! –, vers une prison bien réelle, celle de Saint-Lazare.
La quatrième et dernière partie, titrée « Lectures de la correspondance », rassemble deux études, dont la dernière n’a pu faire l’objet d’une communication orale. Elles traitent, sous des angles notablement différents, de l’usage des lettres, précisément des lectures qui en sont faites. Directeur de 2013 à 2020 du Centre d’Étude des Correspondances et Journaux intimes, spécialiste des genres de la marge sous l’Ancien Régime, Éric Francalanza développe une analyse approfondie et très convaincante de l’usage que Gudin de la Brenellerie fait des lettres de son ami Beaumarchais, dans l’Histoire qu’il lui consacre après sa mort, ouvrage qui ne verra le jour qu’avec la publication de M. Tourneux. Sélection, modalité de présentation, effets Mémoires secrets, réécriture, sont interrogés par Éric Francalanza. Son argumentaire très fouillé révèle que la sélection et les réécritures opérées par Gudin découlent du fait que les lettres ne sont envisagées que comme documents nécessaires, non en tant « qu’œuvre à part entière ». La « visée apologétique », souligne-t-il, y prédomine. Une citation qu’il tire de l’Histoire de Beaumarchais, évoquant celui qui « parlait, agissait, écrivait en homme libre », trouve un écho anticipé – risquons ce paradoxe physique, dans le passage d’une missive de Beaumarchais à Papillon de la Ferté, daté du 3 juin 1787, que Linda Gil met en exergue de son ouvrage : « je suis sujet du Roi, soumis aux lois, mais je ne suis l’esclave de personne ». La toute dernière étude, élaborée par Gregory S. Brown, historien du Siècle des Lumières, de renommée internationale, responsable des Oxford University Studies in the Enlightenment, oriente l’inventaire et l’enquête associée vers les ressources offertes par les « métadonnées d’un corpus de textes numérisés ». Il soutient l’idée d’une complémentarité prometteuse de cette approche éditoriale, à l’image de celle offerte par l’Electronic Enligthtenment Project, avec les perspectives brossées dans certaines des contributions précédentes. Après un tour d’horizon synthétique des conceptions éditoriales excessivement totalisantes, dont celle de Besterman, il rend hommage aux travaux précurseurs de N. Cronk dans le domaine de la numérisation. S’il souligne les opportunités, à tous égards considérables, que présentent les modalités nouvelles d’accès aux textes épistolaires, remarquons qu’il tient aussi à modérer les chercheurs enthousiastes rêvant d’une édition exhaustive des lettres de Beaumarchais. Il rappelle in fine, non sans une discrète admiration, qu’Irène Passeron, au fil de l’édition des lettres de D’Alembert, avait défendu l’idée que toute approche éditoriale, aussi ambitieuse fût-elle dans son principe, gagnait toujours à rester modeste, au sens noble du terme, dans ses méthodes d’investigation et son application.