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Juliette Fabre, La Promenade littéraire de La Mothe Le Vayer à Rousseau. Marcher, penser, écrire, Classiques Garnier, coll. « L’Europe des Lumières », 2024, 684 p. EAN : 9782406170792

Structurée autour du tryptique « marcher, penser, écrire », l’étude de Juliette Fabre, La Promenade littéraire de La Mothe Le Vayer à Rousseau, s’efforce de suivre, à travers les XVIIe et XVIIIe siècles, le motif de la promenade, conçue comme « une forme-sens ». Il ne s’agit pas d’envisager la déambulation « comme une thématique, ni même [c]omme un parti-pris d’écriture » (p. 38), mais de montrer que la promenade, tout en se détachant de « la notion de genre littéraire », s’apparente à une « pratique textuelle » (p. 34) qui a donné lieu à de nombreux textes tout au long de l’âge classique. Inspiré par les travaux d’Alain Montandon et de Laurent Turcot, l’ouvrage souhaite les compléter en adoptant « une perspective plus proche de l’histoire littéraire et de l’histoire des idées » (p. 33). Fabre part du postulat que « la promenade littéraire » vient définir « un certain type de texte, à la poétique souvent paradoxale, refusant la théorie et les contraintes, mais comportant une manière, une forme d’écriture et une symbolique spécifique » (p. 39). L’autrice propose de distinguer « deux grandes tendances » : d’une part, la promenade « comme dialogue d’idées, entretien savant ou philosophique, dans le prolongement du dialogue antique » ; d’autre part, la promenade « comme conversation mondaine, permettant l’insertion d’anecdotes variées et touchant de près au romanesque » (p. 40). C’est cette bipartition qui guidera l’enquête, laquelle, partant de La Promenade de La Mothe Le Vayer pour arriver aux Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau, discerne une évolution au fil de la période. Alors que la promenade semble réservée au XVIIe siècle à une « élite aristocratique », elle « s’individualise, se diversifie et s’intériorise au XVIIIe siècle », favorisant l’émergence d’une « silhouette nouvelle », celle du « promeneur solitaire » qui se pose autant en « observateur critique » qu’en « rêveur sentimental » (p. 40-41).

L’ouvrage suit une organisation chronologique. Dans une première partie, Fabre choisit de remonter « aux origines de la promenade littéraire », rappelant ainsi les sources antiques puis humanistes de la promenade. On appréciera en particulier les rappels utiles sur le contexte architectural de la déambulation philosophique qui s’est développée dans des lieux « construits au bord des lieux d’exercices physiques » (p. 53) destinés aux jeunes gens. Nulle raison de s’étonner si « l’habitude de dispenser l’enseignement en marchant, de façon péripétacienne, prend d’abord son sens du fait des modalités et des lieux d’enseignement situés dans les gymnases » (p. 56). Il était évidemment indispensable de rappeler la formule de Montaigne à « à sauts et à gambades » illustrant « le libre mouvement de la pensée et de l’écriture » (p. 97) ; mais on peut se demander si ce premier temps, si essentiel et intéressant soit-il, n’aurait pas gagner à se trouver synthétisé pour en venir plus vite au cœur de l’ouvrage. La deuxième partie est consacrée à « la promenade au XVIIe siècle ». Estimant que « la conversation mondaine entre en concurrence avec le dialogue philosophique pour l’écriture de la promenade » (p. 104), Juliette Fabre, après avoir rappelé les différents lieux de promenade au XVIIe siècle, se penche sur plusieurs textes illustrant les liens entre satire et promenade. On découvrira avec plaisir la Satire nouvelle sur les promenades du cours de la Reine, des Thuilleries et de la porte S. Bernard (1699), texte dans lequel « la satire passe avant-tout par un exercice du regard, dans une optique à la fois de réalisme et de grossissement comique, qui fait de la promenade, avant la pratique de la marche en tant que telle, un jeu de regard social » (p. 118). Si le registre satirique est une composante essentielle de la promenade, sa dimension philosophique l’est sans doute autant, comme le montre bien l’étude dont bénéficie La Promenade de La Mothe le Vayer. Analysant de façon fort subtile la manière dont les conditions concrètes de la promenade (le jour déclinant) soulignent le caractère « mélancolique » du texte, l’autrice suggère à juste titre un lien entre promenade et scepticisme : « la promenade de façon générale devient [l]a condition même de l’itinéraire sceptique, dont elle incarne la forme mouvante et pourtant modérée, qui suspend tout effet trop brusque comme tout jugement trop modéré » (p. 160). Ce parcours dix-septiémiste se clôt enfin par une analyse des liens de la promenade avec la mondanité. Fabre s’attarde notamment sur la dimension romanesque d’un texte tel que La Promenade à Versailles de Scudéry où la forme de la promenade ouvre un espace d’improvisation et de déploiement narratifs, apparaissant comme « un lieu stratégique qui sert d’adjuvant pour faire avancer l’intrigue par son statut hybride » (p. 184). La troisième et dernière partie enfin porte sur la « Promenade au siècle des Lumières ». Prenant pour point de départ Les Promenades de M. Le Noble, œuvre qui semble « rendre problématique tout classement sous une entité générique stable » (p. 208), l’autrice se penche sur la question des liens entre promenades et fictions narratives, s’employant à identifier « un infléchissement vers le romanesque de la promenade littéraire pour une partie de ses réalisations au milieu du XVIIIe siècle » (p. 376). Si l’ambition affichée est passionnante, le lecteur moins familier de la question pourrait trouver un peu exigeants certains développements figurant dans cette partie. Par exemple, au sujet de La Promenade de Versailles. Entretiens de six coquettes, l’autrice affirme que « la promenade participe des explorations de la psyché par le roman-mémoires » (p. 325) ; mais, dans les faits, le lien entre la déambulation et les analyses, certes intéressantes, sur l’affirmation d’une « liberté sexuelle déconnectée des sentiments amoureux » (p. 316) aurait pu être plus systématiquement explicité. Sans doute aurait-il été possible de résumer de façon plus ramassée les enjeux de la nouvelle pour mettre en valeur de façon plus pédagogique ceux de la promenade (la réception faite par deux personnages masculins passant par hasard et surprenant les entretiens féminins) que l’autrice étudie avec un talent évident.

L’ouvrage se clôt par deux études, l’une consacrée à Diderot, l’autre à Rousseau. Pour la première, « c’est [l]a polysémie et la dimension heuristique, poétique, au sens de créatrice de la promenade chez Diderot » (p. 386) qui intéresse Juliette Fabre. La promenade vient « matérialiser les errances, la dynamique incessante de la pensée et du langage dans les approximations et les détours de la conversation » (p. 385). On lira avec un vif plaisir les analyses stimulantes consacrées à l’évolution de la lumière au fil de La Promenade du sceptique : « le ciel qui s’obscurcit, l’orage, l’arrivée de la nuit prennent évidemment en plus une dimension symbolique, devenant ici une allégorie des difficultés de la recherche de la vérité, de la nuit de la connaissance » (p. 469). On songera également à la fin de Mme de La Carlière où la promenade qui sert de cadre à la narration-conversation permet aussi de faire intervenir la tombée du jour à la fin du récit. Le « nombreux cortège d’étoiles » qui éclaire l’obscurité de la nuit vient ainsi anticiper la naissance de temps plus éclairés dans lesquels les « législations absurdes » (Folio, 2002, p. 106) touchant à l’interdiction du divorce auront évolué. Le lecteur novice (ou étudiant) aurait toutefois apprécié que l’autrice explicite davantage en quoi son propos se distingue de la critique (Lojkine, Chouillet, Negroni, Delon), toujours convoquée pour appuyer une analyse, mais jamais (ou fort peu) pour engager une discussion[1]. On peut sans doute réserver un commentaire analogue aux analyses qu’elle consacre à la promenade chez Rousseau, question qui l’amène à croiser des thèmes (la rêverie, la quête de soi, le sentiment de l’existence, le rapport au temps...) bien connus de la critique, au moins depuis le livre classique de Marcel Raymond, Jean-Jacques Rousseau : la quête de soi et la rêverie.Mais on préférera insister sur le choix fort judicieux de montrer que Rousseau rompt avec toute une tradition d’écriture de la promenade qui restait « marqué[e] par l’imaginaire du dialogue et de la conversation » (p. 566), au profit d’une conception autocentrée : « C’est donc le caractère introspectif, et le rapport à soi-même, à ses sentiments et à ses pensées, qui marque la singularité de l’écriture de la promenade chez Rousseau » (p. 567). C’est là de toute évidence que se manifestent la thèse la plus forte de l’ouvrage et toute la fécondité de la catégorie de « promenade littéraire ». En réinscrivant les Rêveries dans une histoire longue et en la confrontant avec de nombreux Minores, Juliette Fabre parvient de façon tout à fait remarquable à nous faire sentir mieux l’originalité de ce texte canonique autant que celle du moment rousseauiste. Sans remettre en question cette idée parfaitement convaincante, on peut toutefois se demander si la logique dialogique de la « promenade littéraire » ne continue pas d’innerver les Rêveries. D’après Jean-François Perrin, le discours sur soi se trouve contraint d’en passer par une « écoute » attentive de la rumeur publique (Politique du renonçant, Classiques Garnier, p. 313) : il s’agit en effet « d’arriver d’eux à moi » (Rêveries (I), Pléiade, p. 995). De même, on peut songer aux liens entre prière et promenade (voir Martin Rueff, « Les religions de Rousseau », Annales Jean-Jacques Rousseau, t. 54, p. 173) : « Là, tout en me promenant, je faisais ma prière » (Confessions, Pléiade, p. 236). La promenade, non réductible au seul retour sur soi, se fait ouverture à Dieu, comme « l’expérience du paysage », selon la belle formule de l’autrice, vient ouvrir la conscience à « une forme de transcendance » (p. 546).

Érudit, stimulant, doté d’analyses souvent suggestives et de formulations élégantes, le travail de Juliette Fabre comporte ainsi d’indéniables qualités, permettant de mettre en lumière la forme de la « promenade littéraire » qui pourra, on l’espère, susciter des travaux au-delà la seule communauté dix-huitiémiste (la postface de Michel Delon indique clairement que cette histoire est loin d’être terminée). On s’interrogera pour finir sur les liens entre roman et philosophie dans « la promenade littéraire » qui, comme l’a montré l’autrice, est autant ouverte à la fabulation narrative qu’à la spéculation théorique. Une telle hybridité n’est nullement fortuite : elle tient à la nature même de la révolution empiriste qui, fondée sur la réhabilitation intellectuelle du sensible, vient rapprocher réflexion philosophique et création romanesque. Les promeneurs philosophes explorent des hypothèses comme les promeneurs narrateurs développent des anecdotes ou des récits. La vocation « exploratoire » (p. 35) que Diderot discerne dans la promenade se retrouverait ainsi plus largement dans de nombreux types de discours qui, à l’exemple des contes diderotiens, s’efforcent de faire dialoguer narrations et théories, dans la perspective d’une « démarche non systématique, non orientée vers un but précis, celle des errances de la forme et de l’écriture d’une composition ouverte » (p. 388). La promenade, avec ses imprévus et ses aléas, apparaîtrait comme l’emblème plus général de la pensée des Lumières, fondée sur le tâtonnement et le détour par des fictions heuristiques : c’est dire l’importance de ce bel ouvrage dans la compréhension du XVIIIe siècle.


[1] À titre d’exemple, la problématisation du chapitre s’ouvre par la formule suivante : « nos analyses sur la promenade littéraire rejoignent pleinement les propos de Barbara de Negroni sur La Promenade du sceptique » (p. 385).

Henri Portal
CELLF-UMR 8599