Jean LE ROND D’ALEMBERT, Recherches sur le système du monde – I, Michelle Chapront-Touzé (éd.)
Jean LE ROND D’ALEMBERT, Recherches sur le système du monde – I, Michelle Chapront-Touzé (éd.), CNRS Éditions, 2025, 864 p.
L’édition critique des Œuvres complètes de D’Alembert par le Groupe D’Alembert, dans le cadre du Comité D’Alembert de l’Académie des sciences, avec le soutien du CNRS et de la Société mathématique de France, est une entreprise de longue haleine. D’autant que la production de D’Alembert couvre de multiples domaines. D’où la nécessité de répartir l’ensemble en cinq séries :
Série I : Traités et mémoires mathématiques 1736-1756
Série II : Articles de l’Encyclopédie
Série III : Opuscules et mémoires mathématiques 1757-1783
Série IV : Écrits philosophiques, historiques et littéraires
Série V : Correspondance générale.
À ce jour, neuf volumes sont parus : quatre pour la série I, trois pour la série III et deux pour la série V[1]. Rappelons que la série II est prise en charge par l’ENCCRE[2].
L’ouvrage que nous examinons ici appartient à la première série, dont il constitue le volume I/9a. Son caractère hautement mathématisé nécessitait de la part de l’éditrice la maîtrise de plusieurs compétences : une familiarité avec le contexte scientifique du milieu du XVIIIe siècle, une excellente connaissance de ce que D’Alembert nomme « astronomie physique » et que nous appelons aujourd’hui mécanique céleste, une grande aptitude au calcul différentiel utilisé par les trois protagonistes majeurs de l’époque (D’Alembert, Clairaut et Euler). Michelle Chapront-Touzé réunit toutes ces qualités, dont elle a déjà brillamment fait preuve dans l’édition du volume I/6 (Premiers textes de mécanique céleste) en 2002 et I/7 (Précession et Nutation), en collaboration avec Jean Souchay, en 2006.
Ainsi que le précise l’Introduction générale de la présente édition, les Recherches sur différens points importans du système du monde sont composés de six livres publiés en trois volumes, en 1754 pour les deux premiers et 1757 pour le dernier. Nous trouverons ici le premier volume, qui consiste en un Discours préliminaire embrassant l’ensemble des volumes, ainsi que le Livre I consacré à la Théorie de la Lune. Les deux suivants s’intituleront I/9b et I/10.
Pour D’Alembert, les années 1754-1757 sont celles de la maturité. La publication de l’Encyclopédie, au rythme d’un tome par an, se poursuit depuis 1751. Elle n’a pas encore été frappée par l’interdiction qui mettra officiellement un terme à la participation de D’Alembert. Sa carrière académique est à son apogée. Comme le soulignent les éditeurs du volume III/11 (D’Alembert Académicien des sciences, 2022), il est « extrêmement productif » pendant la décennie 1746-1756. Sans compter les reconnaissances nationale (Académie française en 1754) et internationales (Académie de Berlin en 1746 et Royal Society en 1748).
Les Recherches sur différens points importans du système du monde peuvent être considérées comme une sorte d’apothéose, ou à tout le moins d’une vaste synthèse, de ses travaux d’astronomie physique. Il en conçoit une légitime fierté qui transparaît dans les nombreuses références qu’il y fait dans ses articles de l’Encyclopédie, comme FIGURE DE LA TERRE, ou bien sûr LUNE, pour n’en citer que deux. Il va même jusqu’à composer un errata dans l’article ÉTOILE : « Au reste la longitude des étoiles est sujette à une petite équation que j’ai donnée dans mes Recherches sur le système du monde, II. part. pag. 189 & je remarquerai à cette occasion qu’au bas de la table suivante, page 190 du même ouvrage, pour la correction de l’obliquité de l’écliptique, les mots ajoûtés & ôtés ont été mis par mégarde l’un à place de l’autre ».
Mais revenons à l’édition qui paraît aujourd’hui. Destinée à devenir la référence, elle respecte de manière rigoureuse, comme les précédents volumes parus, les principes d’édition définis par le Groupe D’Alembert, rappelés à partir de la page xxvii. Elle retiendra l’attention d’un double lectorat. L’astronomie étant une science historique, car reposant sur les archives du passé, elle suscitera l’intérêt des mécaniciens célestes, à même de saisir la portée des innombrables équations. Mais au-delà de ce public spécialiste, deux items méritent une audience étendue. D’une part, l’Introduction générale de l’éditrice, déjà évoquée, dresse le contexte, retrace la genèse, donne un aperçu synthétique du texte, et en relate la postérité. D’autre part, le Discours préliminaire de D’Alembert déborde largement l’étendue d’une préface d’ouvrage scientifique. Ainsi que le mentionne l’éditrice, le choix de l’expression « Discours préliminaire », à l’image de celui de l’Encyclopédie, n’est sans doute pas anodin. D’Alembert y rappelle sa conception de l’astronomie, les deux branches observationnelle et théorique devant s’y révéler complémentaires. Il situe bien sûr ses Recherches dans le cadre de la gravitation newtonienne, critiquant au passage son rival Clairaut qui avait pensé un temps y substituer une autre loi, en raison des désaccords entre observation et calcul sur la trajectoire de la Lune. Car le mouvement de notre satellite naturel et l’établissement de tables sont d’une rare complexité. Du reste, fidèle à sa ligne de conduite, D’Alembert fait part de ses doutes sur la précision desdites tables et incite ses contemporains et ses successeurs à tout faire pour l’accroitre. D’Alembert réinvestira des passages importants de ce « Discours préliminaire » dans les articles ÉRUDITION et GRAVITATION de l’Encyclopédie, ainsi que dans le chapitre Astronomie de l’Essai sur les éléments de philosophie du tome V des Mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie (1759 pour l’édition originale ; Volume IV/5 des Œuvres complètes, à paraître). La théorie de la Lune, qui occupera une bonne part de sa production scientifique, présente un double enjeu : asseoir définitivement la théorie de la gravitation de Newton, dont elle constitue une sorte de prototype, et fournir des outils pour la détermination des longitudes en mer, à l’aide de la méthode des distances lunaires qui ne sera détrônée qu’un siècle plus tard par la généralisation des chronomètres de marine. Michelle Chapront-Touzé montre que D’Alembert compose la première théorie littérale de la Lune, contrairement à Clairaut qui calcule numériquement les coefficients au fur et à mesure. D’Alembert ouvre ainsi la voie aux mécaniciens célestes du XIXe siècle qui s’attaqueront comme lui au difficile problème de l’orbite lunaire (Plana, Pontécoulant, Delaunay).
Dans l’article GENS DE LETTRES, Voltaire écrit « C’est un des grands avantages de notre siecle, que ce nombre d’hommes instruits qui passent des épines des Mathématiques aux fleurs de la Poésie ». Pouvons-nous en dire autant des hommes (et femmes) de notre XXIe siècle ? Gageons qu’ils sauront surmonter un premier mouvement de recul au vu des épines et pénétrerons les richesses de ces Recherches qui ont marqué leur temps et ceux qui suivirent. L’éditrice a tout fait pour les leur rendre accessibles.
[1] http://dalembert.academie-sciences.fr/Presentation_edition.php. L’édition critique des Œuvres complètes est un incontournable, y compris pour les aspects littéraires ou philosophiques des travaux de D’Alembert. Prochainement, les volumes seront disponibles au téléchargement.
[2] Sur le site de l’ENCCRE (https://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/) , la notice contributeur consacrée à D’Alembert fournit, entre autres informations, la liste de tous les articles qu’il a signés ou qui lui ont été attribués.