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Depuis les travaux fondateurs de Jacques Proust sur l’Encyclopédie dans les années 1960, les articles, les enjeux philosophiques et idéologiques de cette gigantesque entreprise nous sont devenus familiers. Pour autant, aucun livre n’avait retracé l’histoire éditoriale et conceptuelle de cette œuvre emblématique du siècle des Lumières depuis celui de L. Ducros (Les Encyclopédistes, 1900). C’est désormais chose faite avec ce Triomphe des Lumières que nous procure G. Stenger, belle synthèse des recherches récentes. Le parcours de cette aventure encyclopédique est centré sur l’activité des deux directeurs de l’ouvrage, surtout celle de Diderot à partir de 1758, tout au long des 25 ans consacrés à mener à bien le projet (1746-1772).

Le premier chapitre (« Les précurseurs ») présente les origines de cette encyclopédie des Lumières : la Cyclopaedia de Chambers parue en 1728, dont le libraire Le Breton envisageait une simple traduction, opération commerciale rentable (p. 35). Les modèles antérieurs se résument à trois noms : Moréri (inféodé à la propagande monarchique et catholique, c’est un repoussoir), Furetière et son Dictionnaire universel paru en 1690 (le seul à intégrer les mots de métiers, la langue populaire et la langue ancienne, ouvrant une perspective lexicale novatrice), enfin Bayle et son Dictionnaire historique et critique (1697), présentant déjà la double dimension de dictionnaire et d’érudition encyclopédique : format idéal pour réfuter les erreurs et excellente « manière de raisonner », selon Voltaire (cité p. 26). L’entreprise mobilise toute une génération de penseurs et de savants qui communient dans le projet. La formation intellectuelle des deux directeurs est présentée avec une information actualisée (p. 38-44). L’équipe renouvelée en 1747 compte plus de 200 collaborateurs (p. 45-47), mais elle est « loin d’être homogène » (p. 61). On y trouve de nouvelles figures comme Holbach, Jaucourt, et Rousseau (inconnu avant 1750), mais aussi des grands noms sollicités comme Voltaire, La Condamine, Tronchin. Seuls les directeurs touchent un revenu, devenant les premiers intellectuels salariés de l’Histoire du pays. Les autres rédacteurs collaborent bénévolement, ayant déjà un emploi rémunéré ou appartenant à une classe sociale aisée. Il en va autrement d’un prolétaire genevois qui choisit de copier de la musique pour se faire un revenu fixe : il livrera gratis 400 articles de musique, mais ne se sentira jamais à sa place dans ce milieu. Les éditeurs associés empochent un bénéfice de 2,5 millions de livres, tandis que Diderot, payé 1300 livres en 1750 ne touchera, au mieux, que 5000 livres par an pour un travail proprement herculéen : la diffusion du savoir a un prix, celui de l’exploitation… L’ouvrage est un des mieux vendus du siècle : 23 400 exemplaires à l’échelle européenne, d’après Robert Darnton.

Le Discours préliminaire de d’Alembert expose l’ambition de ce projet collectif : célébrer les progrès de l’esprit humain, laïciser l’accès au savoir, le rendre accessible à tous, favoriser le développement de l’esprit critique. Il s’agit là d’une révolution épistémologique et d’un changement de mode de pensée : le sapere aude de Kant constitue l’horizon de réception de l’Encyclopédie. Dans ce Discours (rédigé en urgence en février 1751), d’Alembert expose avec sa clarté coutumière le système figuré des connaissances humaines. La seconde partie est consacrée à « l’ordre dans lequel nos connaissances se sont succédé » (p. 111). L’évolution des progrès de l’esprit humain est incarnée par ces deux figures tutélaires que sont Newton et Locke. D’Alembert termine par la présentation des collaborateurs, signant là un « véritable manifeste de la philosophie des Lumières » (p. 103). L’ouvrage s’inscrit dans une tradition philosophique moderne initiée par Montaigne, celle de l’examen critique des domaines de la culture et de la remise en question des « vérités » religieuses (p. 113).

Commencent alors quinze années de lutte acharnée contre les forces conservatrices du royaume : les institutions politiques et religieuses, les folliculaires, les Sorbonnards et autres théologiens – ceux que Voltaire nommait les « excréments de l’esprit ». Les orages ne tardent pas à éclater, passées les sueurs froides des libraires pendant l’incarcération de Diderot, suite à la publication de sa Lettre sur les aveugles (été-automne 1749). Dès la parution des 2000 exemplaires du tome I, les Jésuites, furieux d’avoir été tenus à l’écart des articles de théologie, lancent l’accusation de compilation et de plagiat, un domaine où ils sont experts. Fin 1751, une soutenance de thèse de théologie par l’abbé de Prades (auteur d’un article CERTITUDE aux démonstrations plus hasardeuses que scandaleuses, p. 134-136) déclenche les foudres des théologiens de tous poils : l’impétrant n’avait pourtant fait que paraphraser (en Sorbonne et en latin) les théories lockiennes pour décrire la naissance des premières idées de l’homme créé par Dieu selon la légende biblique (p. 131). Une véritable machine de guerre est déclenchée contre « les philosophes », accusés de propager un ouvrage impie, matérialiste, athée, immoral… air connu. Après la Suite de l’apologie de l’abbé de Prades par Diderot, cette première bataille se termine à l’avantage des hommes des Lumières. L’orthodoxe Sorbonne a tremblé, et la secousse est ressentie jusqu’à Versailles. Les rédacteurs adaptent alors leur stratégie de défense. La critique est insérée à partir des renvois entre les articles : l’article CHASTETÉ loue bien haut cette vertu chrétienne apparente, mais Diderot y renvoie à son gros article CÉLIBAT dans lequel il se déchaîne contre les couvents, infestés de moines parasites inutiles à la société et au genre humain (p. 145).

G. Stenger détaille sur plusieurs chapitres ce qui fait la puissante originalité des articles de l’Encyclopédie dans tous les domaines, tant sur le plan technique qu’intellectuel (p. 143-248). Diderot s’y montre attentif à la « perfection de l’idiome », garante de « l’exactitude des sciences » et de leur transmission : on reconnaît là l’idéal pédagogique des Lumières. Les attaques des « anti-philosophes » reprennent à la fin des années 1750 (publication des Préjugés légitimes contre l’Encyclopédie de Chaumeix, pamphlets de Fréron et de cet insecte de Palissot), au point de provoquer, avec la polémique autour de l’article GENÈVE, la démission de d’Alembert début 1758. Il faut relire la lettre pleine de dignité et de courage de Diderot à Voltaire (p. 255), affirmant qu’il restera à Paris pour continuer seul la lutte, après que plusieurs collaborateurs ont renoncé (p. 291). S’il est permis de parler d’un héroïsme des Lumières, Diderot l’a incarné totalement dans ces années terribles qui suivent l’interdiction par le Parlement. Il faut l’intervention d’un autre homme courageux, intègre et éclairé pour sauver l’entreprise : Malesherbes, alors directeur de la librairie du roi.

Ce livre tonique et plein de vie restitue au plus juste ce que dut être le quotidien de ces forçats de la pensée. Aujourd’hui, cette Encyclopédie est consultable sous une forme fiable, avec le projet ENCCRE de numérisation des exemplaires originaux, qui mobilise toute une communauté de chercheuses et de chercheurs travaillant sur Diderot et sur l’Encyclopédie. Il est devenu un outil indispensable pour la lecture analytique et la contextualisation des articles. Le livre de G. Stenger rappelle utilement la valeur humaine d’une œuvre collaborative, d’un partage réel de la connaissance (et non de mots-clés mis en boucle…). Il est plus que jamais d’actualité à notre époque où le savoir fondé sur la pensée, la connaissance et la pratique des textes, est menacé par un Ersatz de science forgée artificiellement. Aucun algorithme ne pourra se substituer à ce qui est l’héritage le plus précieux des Lumières : l’esprit critique, la culture éclairée, l’apprentissage par la patiente méditation des textes (et non des résumés en 150 mots).

Érik LEBORGNE
Sorbonne nouvelle, FIRL