Référence(s)

Friedrich Melchior Grimm, Correspondance littéraire, 1766, tomes XIII et XIV, 1766, édition critique par Ulla Kölving et Melinda Caron, avec la collaboration de Monica Hjortberg, Ferney-Voltaire, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, 2022. Index des titres et Index général à la fin du tome XIV. 2 vol., respectivement 899 et 900 p. ISBN : 978-2-84559-180-6

On retiendra surtout, dans ces quelques lignes, les événements marquant de cette si riche année 1766 qu’elle demanda deux volumes à l’éditeur, en négligeant autant que faire se peut les pièces fugitives si agréables et instructives à la lecture mais qui se prêtent mal au résumé. Grimm d’ailleurs ne cesse de protester contre la foule des romans, et les « faiseurs d’esprit, d’Abrégés de Pensées, de Dictionnaires, etc. », comme de « véritables chenilles » dévorant la littérature. En fait, c’est grâce au catalogue de la bibliothèque de Caroline de Hesse-Darmstadt que l’on trouve la liste des ouvrages recensés par Grimm durant cette période.

L’année commence par les écrits du « grand salonnier » dédié « à mon ami ». Pour les RDE, le morceau essentiel de l’année 1766 sera, bien sûr, ce Salon de 1765 dont Diderot, « au lieu de feuilles », a fait un « livre », feint de se plaindre Grimm. La parution continue le 15 janvier et à chaque livraison jusqu’à la fin de 1766, parfois entrecoupée des commentaires de Grimm.

À la différence de celle de E. M. Bukdahl et d’A. Lorenceau pour DPV, et puisqu’il n’existe pas d’autographe, la copie choisie ici est celle que Grimm fit parvenir à ses abonnés et dans laquelle ses interventions personnelles interfèrent avec les propos de Diderot. Voir à ce propos l’« Appendice II », dont on recommande la lecture (la suppression du délicieux « Poisson Mécène » de Diderot dit tout de la pusillanimité de Grimm). Rappelons le parti adopté pour cette édition de la correspondance : seuls les Salons de Diderot ayant fait partie d’une livraison de la Correspondance littéraire sont publiés ; seront donc exclus les Salons de 1767 puis de 1769.

On ne répètera pas, après les précédentes, les immenses qualités de l’annotation de ce nouveau Salon : notamment parce que les autres salonniers sont présents dans les notes :  les journalistes du Mercure de France,de l’Année littéraire, du Journal encyclopédique, des Mémoires secrets, etc. et surtout les commentaires de Mathon de la Cour. Le regard et la voix de Diderot y apparaissent ainsi au milieu de ceux des autres salonniers, nous laissant percevoir ce que son « goût » propre avait de formidablement neuf et perspicace.

ll est clair que l’édition DPV et celle-ci sont désormais indissociables pour approcher au mieux le « faire » de Denis Diderot salonnier.

L’introduction (p. xv-c) est, comme toujours dans ces volumes de Ferney, d’une richesse exceptionnelle : débutant par la vie de Grimm en 1766, devenu peu à peu « factotum » de ses abonnés, et du coup ne pouvant plus assurer les livraisons régulières de ses nouvelles. Sa compagnie, bien connue, s’élargit au cours des séjours parisiens d’Alessandro Verri et de Becccaria, dont il rapporte Des délits et des peines, en procurant sur ce sujet, la lettre que Ramsay adressa à Diderot. En France, après la mort du Dauphin, qui fut prétexte à nombre d’oraisons funèbres que Grimm étrille au passage, s’accentue l’opposition entre le roi et le parlement, Louis XV rappelant aux magistrats « les principes de la royauté de droit divin ».  La crise parlementaire se poursuit, notamment avec l’affaire La Chalotais, tandis que l’augmentation du prix du pain entraîne des émeutes. On ignore dans la presse française l’exécution du Chevalier de la Barre le 1er juillet 1766, dont Grimm détaille l’atrocité dans sa livraison du 15 août suivant.

Voltaire est toujours omniprésent : qu’il s’agisse de ses ouvrages, de ses démentis (Le Philosophe ignorant ou la Lettre curieuse de M. Covell),c’est souvent grâce aux lettres du patriarche que le lecteur suit l’actualité importante de la période. Ainsi de la Destruction des jésuites de D’Alembert, dont Voltaire s’occupe de l’impression à Genève.

Le passage de Rousseau à Paris, « le 17 décembre dernier », avant son départ avec Hume pour l’Angleterre est l’occasion de publier la « lettre du roi de Prusse à M. Rousseau » écrite par Walpole, et de faire lire l’anecdote fameuse montrant la générosité de Voltaire offrant son lit à Jean-Jacques. En avril, Grimm publie la réponse de Rousseau, ajoutant à l’embrouillamini de l’affaire. La « brouillerie » de Hume et de Rousseau est rapportée à partir du 15 octobre 1766 et, il faut le signaler, très précisément et richement annotée. Cet apparat critique constitue à lui seul un véritable et précieux traité de la querelle. 

On regroupera ici quelques-unes des réflexions qui regardent l’Encyclopédie. Grimm, annonçant la parution du quatrième volume des Planches encyclopédiques, en profite pour évoquer la parution des derniers et clandestins volumes de discours et ne se paie pas de mots en écrivant : « voir un seul homme non seulement sans nul encouragement, mais au milieu de la plus forte et de la plus absurde persécution et malgré une infinité d’obstacles suscités de toutes parts, mettre fin à la plus grande entreprise qui se soit jamais faite en littérature. Le courage et la constance de M. Diderot ont animé et soutenu un grand nombre d’autres gens de lettres qui ont concouru, la plupart gratuitement à la perfection de ce grand ouvrage. Parmi ces derniers, M. le chevalier de Jaucourt mérite la première place » (1er janvier 1766, p. 75 ; on reconnaît l’avertissement que Diderot plaça au début du volume VIII).

Si le Patriarche se plaint en mai 1765 de ne pas recevoir les derniers volumes de l’Encyclopédie il se félicitera plus tard de l’article VINGTIÈME et de POPULATION. Il reviendra sur VINGTIÈME en décembre et se réjouira d’UNITAIRES (de Naigeon) qu’il juge « terrible » et qu’il « aime de tout [son] cœur ». On ne comprend pas l’erreur, en note, qui consiste à attribuer également à Jaucourt le célèbre article JÉSUITE de Diderot. Il est désormais fort simple de vérifier, autant que faire se peut, les attributions d’articles sur l’ENCCRE.  Pour l’Encyclopédie toujours, signalons l’intéressant commentaire sur De la désertion, de Saint-Lambert, devenu l’article TRANSFUGE des « articles omis » du dernier volume.

Si Grimm recense l’arrivée de L’Antiquité dévoilée, reçu de Hollande, il annonce en juin 1766 Le Philosophe ignorant, dont le plan est « excellent », mais auquel il reproche des faiblesses voire des » pauvretés. Le Christianisme dévoilé en revanche est admiré, car œuvre d’un « homme de bien fortement épris du bonheur de sa race et de la prospérité des sociétés ». Remarquons, à ce propos, l’importance de nombre d’écrits prohibés recensés dans la Correspondance.  Après avoir célébré à nouveau le merveilleux petit Mozart qu’il avait entendu avec Diderot l’année précédente, Grimm déploie, en septembre 1766 une longue réflexion critique sur l’engouement contemporain à l’égard de la Chine qu’on ne connaît que par de hasardeuses traductions.  La « plume intarissable de l’illustre patriarche » continue de fournir à la Correspondance et à ses lecteurs billets et lettres, qui tiennent au courant de ses efforts et de l’avancée des causes défendues, celle des Sirven à l’époque.

Début novembre, on lit un éloge d’Antoine Petit, encyclopédiste, au sein de la polémique médicale sur les naissances tardives ; des vers du malheureux La Condamine si cruellement souffrant, puis l’annonce de la Lettre de Monsieur de Voltaire à Monsieur Hume, et celle de Lettre de Monsieur de Voltaire à Jean Jaques pansophe.

 Dès le 15 du mois, c’est la suite du Traité de peinture, « Tout ce que j’ai compris de ma vie du clair-obscur », qui ne contient pas le chapitre « Examen du clair-obscur », qui sera publié pour la première fois par Naigeon en 1798.

En décembre 1766, suite et fin du Traité de Diderot et ses pages sublimes sur « l’expression », les « idées accessoires » du silence et de la solitude, l’horreur des forêts, et ces « architectes sans génie » ou ces « poètes de théâtre qui n’ont jamais su tirer aucun parti du lieu de la scène ». Et le 15 décembre s’achève le « Traité de peinture par M. Diderot » ; citons la dernière phrase de cette copie : 

« De là l’incertitude du succès de tout ouvrage de génie. Il est seul. On ne l’apprécie qu’en le rapportant immédiatement à la nature. Et qui sait remonter jusque-là ? Un autre homme de génie. »

Marie LECA-TSIOMIS