Référence(s)

Claire Bustarret (dir.), avec la collaboration d’Emmanuel de Champs et Nicolas Rieucau, Inventorier les correspondances des Lumières, Ferney-Voltaire, CIEDS, 2023, 238 p. ISBN : 978-2-84559-143-1

Souvent, mais pas pour s’amuser, les hommes de lettres prennent les textes seuls, comme s’ils étaient indépendants de leurs conditions d’écriture ou de publication, jugées purement anecdotiques. Ils « pensent », donc ils se concentrent sur les idées, les contenus, le fond, sans se perdre dans ce qu’ils appellent de l’érudition maladive. Que le texte soit imprimé ou manuscrit, autographe ou copié, qu’il y ait ou non plusieurs versions, que l’éditeur soit X ou Y, que la graphie, le papier, les marques de secrétaire ou d’archiviste aient telles ou telles caractéristiques, cela serait sans intérêt. Nous espérons que cet ouvrage sèmera un peu de doute dans leurs certitudes.

Les contributions réunies et présentées ici par Claire Bustarret se focalisent sur les correspondances. Les chapitres sont classés en trois parties : la première concerne la matérialité des lettres, la seconde les inventaires existants ou en cours, la troisième les réseaux épistolaires. C’est aujourd’hui heureusement un acquis de plus en plus répandu que les échanges entre les auteurs des Lumières et leurs amis, ennemis, familles, éditeurs, administrations, hommes d’affaires, revêtent quelque importance si l’on veut comprendre les cheminements de leur pensée. Ainsi se sont multipliées les éditions de correspondances, souvent de façon savante : mise en contexte, description matérielle, notes explicatives.

La première partie du livre est technique, tant en ce qui concerne l’étude des papiers que pour exprimer les données recueillies et mesurées sous des formats informatiques utilisables. Le lecteur qui ne voudra pas entrer dans les détails aura néanmoins intérêt à feuilleter sérieusement les cent premières pages afin de pouvoir comprendre à quel point ce travail technique permet d’éclairer chez les auteurs concernés, tant les processus de création intellectuelle que les types de relations entretenues avec leurs contemporains. La nature du papier, les pliages, le fait que la date soit en haut ou en bas, les marques postales, les notes de mains étrangères, les reliures ultérieures, les cotes des bibliothèques, tout cela est gros d’informations inattendues. Il n’y a pas que le diable qui se loge dans les détails.

La seconde partie montre quatre cas particuliers : d’abord les correspondances conservées par la Bibliothèque de l’Institut, puis celles relatives à trois personnages importants, Bernardin de Saint-Pierre, Condorcet et Jean-François Séguier. Ces articles synthétiques s’appuient sur des travaux de longue haleine extrêmement sérieux et méticuleux, très attentifs aux aspects matériels des lettres tels qu’ils ont été exposés dans la première partie. On ne peut que conseiller leur lecture à tous ceux qui souhaitent se lancer dans les inventaires et études de correspondances de toutes sortes de personnages, non seulement du XVIIIe siècle, mais aussi d’autres époques.

Enfin, la dernière partie développe quelques conséquences de ces études sur les réseaux épistolaires, c’est-à-dire sur les relations entre les savants, les écrivains, les hommes politiques, les libraires-imprimeurs, car aucun ne vit bien entendu dans l’isolement. Elle commence, à titre de transition avec la partie précédente, par une réflexion sur l’inventaire de la correspondance du libraire-imprimeur hollandais Marc-Michel Rey : ceux qu’on appelle plutôt aujourd’hui les éditeurs jouent un rôle fondamental et parfois sous-estimé entre les « gens de lettres » et les autres acteurs de la vie de l’époque. Vient ensuite une étude sur « le réseau français des Lumières », qui s’appuie essentiellement sur une base de données de correspondances élaborée par l’université d’Oxford, l’« Electronic Enlightenment Project ». Les auteurs y ont tenté un travail plutôt quantitatif visant à évaluer la participation aux Lumières des aristocrates, de l’État, des littéraires et scientifiques, des académies, des salons, des femmes, des professions, des hommes d’Église. Très franchement, nous ne sommes qu’à moitié convaincu : les auteurs veulent rester « neutres » par rapport aux définitions des « Lumières », donc ce mot reste flou ; ils additionnent des nombres de gens très différents, ils ne portent qu’une attention légère aux énormes biais de conservation des lettres, leurs catégories sont assez subjectives et finalement leurs résultats nous paraissent pour les uns assez évidents, et pour d’autres discutables, mais enfin ils ont essayé…

En conclusion, il s’agit d’un ouvrage remarquable, accessible, et dont les articles peuvent se lire dans l’ordre qu’on veut, il ne peut prétendre à l’exhaustivité, mais il restera une référence et une source de travaux ultérieurs.

Pierre Crépel
CNRS