Référence(s)

Caroline Warman, The Atheist’s Bible: Diderot’s Éléments de physiologie, Cambridge, Open Book Publishers, 2020. ISBN : 978-1-78374-896-9

Cette monographie consacrée aux Éléments de physiologie part d’un constat : ils ont été négligés par la critique, parce que considérés comme une œuvre inachevée et fragmentaire[1]. Cette prémisse, juste en grande partie, a cependant des airs de table rase qui force un peu le trait. Même si peu de sources ont échappé à l’autrice, les références bibliographiques citées p. 13 sont lacunaires. Mais il est vrai que le petit chapitre d’une dizaine de pages du livre de Henri Lefebvre consacré aux Éléments de physiologie, Diderot ou les affirmations fondamentales du matérialisme, dont le titre aurait très bien pu servir de sous-titre à celui de notre autrice, et les six pages consacrées à la psycho-physiologie des passions dans les Éléments de physiologie par Paolo Quintili dans son Matérialisme et Lumières[2] pèsent finalement peu en regard des 420 pages de cette somme consacrée aux seuls Éléments de physiologie. Ce nouveau livre consacré au matérialisme de Diderot dans son dernier ouvrage confirme et développe les conclusions de H. Lefebvre qui, dès 1982, soulignait bien la place qu’il conférait aux Éléments de physiologie : « [ils] doivent être considérés comme un inventaire, une “somme” de sa pensée philosophique et scientifique ; comme une tentative de définition de la nature (phusis) humaine, répondant aux problèmes posés par Helvétius »[3]. Et H. Lefebvre pouvait conclure dans des termes que ne renierait pas notre autrice, sur ses « pénétrantes observations » qui anticipent les découvertes à venir de Claude Bernard, sur les passerelles entre physiologie et psychologie, sur les limites aussi de la pensée de Diderot, tout en considérant les Éléments comme la « somme de la pensée du philosophe, œuvre scientifique et philosophique de premier ordre »[4].De façon convaincante, C. Warman voit elle aussi dans les Éléments de physiologie un achèvement de la pensée matérialiste dont cette œuvre finale devient une sorte de manifeste, sans équivalent à l’époque, ni au siècle suivant, en raison de l’ampleur de l’information scientifique mobilisée par Diderot, qui fait écho aux voix de Haller, Bonnet, Buffon, La Mettrie, Bordeu, Zimmermann, Whytt, pour n’en citer que quelques-unes.

The Atheist bible en perspective

Si l’on inscrit The Atheist bible à la suite des travaux sur le matérialisme de Diderot, sans remonter à Roland Desné, la perspective critique adoptée par Caroline Warman peut être située par rapport à trois exégèses qui ont précédé son livre. Elle s’écarte de la position de J.-C. Bourdin dans son Diderot, le matérialisme, ouvrage non cité, qui adopte une position plus nuancée par rapport à l’énoncé des thèses matérialistes de Diderot : son matérialisme est disséminé et polyphonique ; il se lit dans une pluralité de textes aussi bien fictionnels, esthétiques, philosophiques, et il ne s’inscrit pas dans un traité philosophique spécifique qui aurait pour tâche de l’énoncer de façon systématique et doctrinaire mais dans une œuvre ouverte, proliférante, rhysomique. Il demeure ancré dans l’éclectisme et le scepticisme qui conduisent l’encyclopédiste à éparpiller sa pensée et à maintenir ainsi son matérialisme à l’horizon d’une philosophie critique, comme si l’audace de ses énoncés philosophiques spéculatifs n’étaient pas encore suffisamment démontrés par les résultats toujours en devenir des sciences du vivant et de la médecine. Significativement, Jean-Claude Bourdin n’incluait pas les Éléments de physiologie dans son corpus, sans toutefois les écarter. Là où J.-C. Bourdin recentrait son propos sur quatre textes de Diderot en excluant l’examen de la tradition philosophique et les rapports de Diderot avec ses contemporains, C. Warman nous embarque dans une enquête philologique pleine de rebondissements et donne aux Éléments de physiologie des airs de manifeste.

On peut aussi situer The Atheist bible par rapport aux livres de P. Quintili, également éditeur des Éléments, en particulier La pensée critique de Diderot. Matérialisme, science et poésie à l’âge de l’Encyclopédie[5], qui fait du recours aux sciences le critère d’une pensée critique que P. Quintili rattache à la philosophie kantienne, contre le critère trop exclusif du spinozisme utilisé par Jonathan Israël pour définir la radicalité des Lumières[6]. Ce faisant, P. Quintili ouvrait le matérialisme de Diderot au dialogue avec ses contemporains et à la tradition philosophique. Mais alors que P. Quintili donne une nette préférence au Rêve de d’Alembert dans son étude, Caroline Warman en déplace le centre de gravité, et fait des Éléments de physiologie le pilier de son matérialisme.

Il faut aussi mettre ce livre en rapport avec la perspective d’une étude du style du matérialisme de Diderot, qui interprète sa valeur d’usage comme prétexte à expérimentation poétique et imaginaire. À cet égard, The Atheist bible, qui s’attache constamment à démontrer la supériorité du style de Diderot par rapport à ses sources ou ses contemporains, prolonge le livre de Caroline Jacot Grapa, Dans le vif du sujet[7]. Elle fait droit au style du matérialisme de Diderot, qui démarque nettement les Éléments des textes qu’il cite, recycle, réécrit, réfute, notamment Haller, Bonnet, Buffon, La Mettrie, Condillac, Bordeu, Whytt. Excellente traductrice en anglais des passages qu’elle cite, elle redresse l’opinion assez répandue que les Éléments sont dépourvus de qualités littéraires et impute à Naigeon (Mémoires historiques et philosophiques de 1823) la légende selon laquelle les Éléments de physiologie ne sont qu’une collection de « quelques matériaux épars et sans aucun ordre entre eux ». Ce style a beaucoup d’affinités avec celui du Montaigne des Essais, tant Diderot recourt au « je » de l’expérience personnelle pour rendre compte du corps propre, pour raccorder son rapport phénoménologique à la matière-monde dans ses aspects les plus inouïs, en reliant dans le corps ses aspects physique et émotionnel, afin de penser l’homme après en avoir délogé l’âme. Cette anthropologie d’un point de vue physiologique, empiriquement vécue et incarnée au singulier, est une tentative supplémentaire de penser l’homme sans le secours du supra-sensible etc’est ainsi que les Éléments ouvrent la voie aux expériences de notre modernité, sur le plan de la sensation et de la mémoire, tant au niveau philosophique que littéraire. Les Éléments donnent libre cours aux faits bizarres, aux paradoxes ; ils privilégient les formulations aphoristiques, les images surprenantes et lapidaires, faites d’ellipses, de sauts qualitatifs métaphoriques. C. Warman s’émerveille souvent et démontre méthodiquement, par la comparaison de l’hypotexte et des reformulations, la saveur incomparable du texte diderotien, construit sur des renversements de perspective, des comparaisons incongrues, des associations déconcertantes.

C. Warman n’a en effet aucun mal à nous convaincre qu’à côté des tentatives marquantes des Lumières pour penser une anthropologie d’un point de vue éthique et pragmatique, les Éléments de physiologie sont une pierre angulaire du versant physiologique et médical de cette même connaissance de l’homme[8]. Pour le montrer, elle démonte quelques mythes tenaces qui ont continué de justifier des éditions tronquées des Éléments (celles de M. Delon et L. Versini), au motif que ce texte serait un inachevé, en raison de sa forme fragmentaire, alors que les Éléments s’inscrivent de plein droit dans le style de Diderot philosophe et critique d’art avant d’être aussi celui du physiologiste. C. Warman replace cet opus final dans une longue série d’écrits de Diderot qui commencent avec les Pensées philosophiques qu’ils recyclent parfois, conçus comme fragmentaires ou comme une série de « pensées détachées ». D’où ce semblant d’esquisse qui donne à cette Physiologie un air pourtant bien connu à des réflexions discontinues et en apparence divagantes. C. Warman tord le cou à la légende entretenue depuis Naigeon, relayée ensuite par les historiens des sciences – J. Mayer dans son essai de 1959[9], J. Roger, ou même J. Starobinski – et jusque dans les meilleures éditions savantes, hors Œuvres complètes, d’un texte inachevé. Elle met en évidence l’attitude de Naigeon qui donne aux Éléments une visibilité ambiguë, à la fois révélation et dissimulation, tout en leur accordant une importance sans égale selon la stratégie éditoriale que l’exécuteur testamentaire de Diderot adopte, au gré des intérêts liés à ses propres publications.

La Bible athée, titre retenu par C. Warman sur le conseil avisé de son collègue d’Oxford Roger Pearson, énonce la thèse principale de l’autrice : les Éléments sont un pilier de la pensée matérialiste athée, en démontrant que ce texte, encore récemment présenté comme un inachevé, débité de certaines de ses parties pour cette raison même, a vu sa place minorée dans l’histoire de la pensée matérialiste, et même dans l’œuvre diderotienne. Comme pour lui donner raison, le programme d’agrégation de philosophie en 2021 excluait des Éléments de physiologie du corpus d’œuvres de Diderot. Après la lecture de sa monographie, on gagera que, si l’historien et philosophe allemand F.-A. Lange, dont Caroline Warman a repris pour le titre de son ouvrage l’expression qui désignait à l’origine le Système de la nature, avait pu les lire, les Éléments de physiologie auraient été consacrés par un chapitre dans sa monumentale et classique Histoire du matérialisme et sa critique à notre époque, à côté du développement qu’il a dédié à l’œuvre majeure de d’Holbach. La référence à la Bible évoque une autre thèse développée par l’autrice : les Éléments de physiologie forment une réponse aux Pensées de Pascal ou sont à la pensée matérialiste et athée, ce que les Pensées sont à la foi chrétienne. C. Warman redonne du lustre à un argument qui n’est pas nouveau. Cousin d’Avalon, en 1810, en parle déjà à propos des contemporains de Diderot qui firent la comparaison entre Les Pensées et Les Pensées philosophiques du jeune Diderot, à propos de leur éloquence, de la clarté et de la force de leur style, pour opposer à l’apologétique, les axiomes de ce qui s’appelaient alors « la nouvelle philosophie ». Les deux mentions de Pascal dans le texte des Éléments, dans des sections importantes – celle dédiée à la mémoire et la conclusion –, suffisent à étayer l’importance alléguée de la réponse diderotienne à l’auteur des Pensées. À la phrase de Pascal qui « dit expressément de Dieu qu’on ne sait ce qu’il est ni s’il est », la Physiologie de Diderot semble répondre par la connaissance du corps et de ce dont il est capable.

Approches historiques

C. Warman, en historienne des idées, suit la trajectoire d’énoncés pris dans un vaste corpus incluant Spinoza, Locke, Leibniz qui forment la matrice de la pensée matérialiste. Elle prolonge et illustre la thèse chère à P. Vernière d’un « spinozisme sans dieu » et d’une conception d’« une nature sans merveille »[10], expurgée de toute métaphysique. Elle retrace le devenir de ces fictions théoriques ou apologues philosophiques, préférés aux allégories trop abstraites de la statue de Condillac pour leur ancrage plus concret dans le monde de l’expérience, sans écraser leur signification sous le poids de la tradition philosophique, mais pour dessiner l’évolution d’une pensée en devenir de radicalité, ouvrant la voie à l’inconscient. C’est à partir de ce genre d’exemples que s’esquisse la particularité du matérialisme biologique et son écart croissant avec le courant empirico-sensualiste. Ainsi, l’attention qu’elle prête aux phénomènes de somnambulisme chez Spinoza, est reliée au Leibniz des « petites perceptions » sans conscience ni réflexion, puis ouvre la voie aux histoires de rêveurs qui se frayent un chemin en marchant dans les embarras d’une ville qui deviendra Paris, l’esprit occupé à rêver les yeux ouverts ou à toute autre idée, chez Fontenelle puis Condillac, jusqu’à la triple série de reprises par Diderot, assorties de légères variations (p. 113 et suiv.). En historienne de la métaphore, C. Warman retrace avec minutie le trajet de la mémoire comme bloc de cire et livre, déjà présente dans Pindare et étudiée jusqu’à Diderot via Platon, Leibniz, La Mettrie, Condillac, et dans l’Essai analytique sur les facultés de l’âme de Bonnet. C’est un des moments précieux de son livre, où l’autrice ose se confronter aux difficultés des Éléments de physiologie, généralement délaissées, confie sa perplexité devant les audaces, les paradoxes, la bizarrerie des fusées que lance Diderot. Son livre s’ouvre d’ailleurs sur l’une d’entre elles, qui avait déconcerté autrefois J. Mayer dans sa première édition des Éléments. « L’amour est plus difficile à expliquer que la faim : car le fruit n’éprouve pas le désir d’être mangé » déroge en effet au fonctionnalisme étroit auquel pourrait conduire spontanément un vitalisme mal entendu. Tel n’est en effet pas celui de Diderot. C’est un exemple de la stratégie classique de Diderot qu’analyse C. Warman : le renversement de perspective par le point de vue de l’autre. Diderot n’oublie pas que l’autoconservation dont il est question – la faim – recouvre aussi la sexualité, et que le désir est aussi le désir de l’autre. Par l’asymétrie, Diderot souligne que l’amour n’est pas réductible à un appétit comme on le désigne communément au XVIIIe, c’est-à-dire qu’il n’est pas un besoin physiologique comme les autres. En faisant entrer l’amour dans le champ de la physiologie, Diderot en signale d’emblée l’exception : le désir, la sexualité, ne peuvent se réduire à une question de besoin, en ce qu’ils impliquent l’autre, et l’asymétrie fondamentale de son désir.

Un des grands mérites de C. Warman est d’avoir remis sur le métier l’étude du spinozisme de Diderot et la question de ce que peut un corps, dans l’effort démultiplié que forment les Éléments avec Le Rêve, l’Entretien, sa Suite, et la Réfutation d’Helvétius avec, outre une enquête très documentée sur les sources médicales des Éléments, des analysesdeSpinoza, Meslier, Bonnet, Buffon, son contradicteur Rousseau, comme l’a déjà montré F. Pépin. L’empirisme qui initie ce grand retour aux phénomènes se voit fondé dès Spinoza et retracé dans sa descendance (p. 100-104), à travers Fontenelle, Buffon (p. 106), Bonnet, Meslier, Diderot, notamment dans le combat de la première heure contre les mathématiques et l’abstraction, « ces billevesées de métaphysique », plus largement, le cartésianisme et l’esprit de géométrie.

C. Warman en historienne des sciences, reprend le flambeau de J. Mayer et J. Roger. Elle étudie les différences entre les traités de physiologie publiés dans la seconde moitié du XVIIIe dans leur ordre de publication et la dette à Haller est une nouvelle fois mise en contraste par le plan différent adopté par Diderot. Elle montre, avec J. Mayer et M. Terada, comment l’abondante matière fournie par Haller est réorganisée selon un schéma plus lockéen, repérable dans la troisième partie des Éléments de physiologie : de la sensation, Diderot enchaîne logiquement à l’entendement, la mémoire, l’imagination, le sommeil, puis passe à la volonté, aux passions, aux organes, aux maladies ; elle montre aussi comment ce plan distingue encore les Éléments de physiologie de Vicq-d’Azir. Le tournant vitaliste de la physiologie pris en charge par les Éléments est bien souligné mais pour démarquer Diderot de ses contemporains, là encore par certains aspects stylistiques et formels : Diderot est plus concis, plus concret, privilégie les cas particuliers, ou extrêmes, donne plus d’exemples et d’anecdotes, se situe davantage dans le rapport au soi et au corps propre. La physiologie, pour Diderot, est le moyen de comprendre l’expérience de la vie, d’être malade ou bien portant, d’identifier la vie avec la sensibilité, de connaître ce qu’est le désir et d’être mû par celui-ci.

Mais la tendance – rare – à rabattre les Éléments de physiologie sur le corpus physiologique peut conduire parfois à des aveuglements, répétés d’un spécialiste à l’autre, comme lorsqu’on lit (p. 260) le parallèle et la discussion sur les facultés et capacités comparées de la mémoire et de l’imagination-peintre qui sont, chez Terada et Warman, objet d’un commun aveu d’une absence d’identification de sources par Diderot. Il est vrai, comme l’a souligné J. Mayer, que Diderot a tendance à taire les sources qu’il a assimilées sans désaccord, et à afficher les sources avec lesquelles il polémique. La physiologie de Diderot recycle ici des conceptions qu’il partage également dans son Salon de 1767, qui remontent, pour l’idée de l’imagination-peintre, à une transposition à la faculté de l’imagination par Aristote dans De Memoria, de conceptions de la mémoire chez Platon dans le Philèbe essentiellement, mais aussi le Théétète. On peut aussi gager que l’invité de prestige que fut David Hume au Grandval a beaucoup contribué à faire de l’imagination une faculté maîtresse pour en détrôner l’entendement. L’accolade, dans la première mouture des Éléments, dans laquelle Diderot assimile mémoire et imagination, traduit clairement l’influence du premier tome du Traité de la nature humaine[11].

C. Warman souligne, à propos de l’une de ces nombreuses images, combien Diderot exploite la densité de la métaphore de la cire-mémoire et l’engage vers de « nouvelles possibilités », occasion renouvelée de qualifier, à la suite de J.-C. Bourdin ou de C. Jacot Grapa, le matérialisme de Diderot comme « transposition métaphorique et poétique »[12]. La physiologie de Diderot offre l’opportunité d’étudier le style de son matérialisme, à nul autre pareil, eu égard à la réécriture de ses sources, puisées dans une abondante bibliographie, tirée de la seconde moitié du XVIIIe, mais également de montrer comment celle-ci, avec l’anatomie, est progressivement subsumée, sous la houlette de Haller, par la biologie et plus généralement spécifiées comme science du vivant. Diderot brille à côté de la lourdeur du latin médical de Haller et de la tentative, limitée à un tome, de Vicq-d’Azir, comme si l’écrivain-philosophe avait relevé le défi lancé par Bordeu qui réclamait un Descartes et un Leibniz pour vulgariser et « débrouiller […] les lois et les fonctions de l’économie animale »[13]. Elle repère ainsi le tournant vitaliste de Diderot dans l’écho que les Éléments de physiologie donnent aux approches du médecin de Montpellier, mais aussi celles de Tarin, Bordenave, Barthez, Vicq d’Azir et Richerandet. Son étude d’épistémologie critique donne une nouvelle raison de montrer comment le matérialisme des Éléments prend cet aspect en charge, tout en distinguant l’œuvre de Diderot de ses contemporains par son parti pris de concision et de concrétude, de prise de parole à la première personne, comme l’ont déjà souligné J. Mayer, P. Quintili et M. Terada. En témoigne la moindre proportion de la partie descriptive des Éléments dédiée à la physiologie, tandis que les parties consacrées à la vie et la mort, puis à la sensation, à la sensibilité et l’autonomie des organes et ensuite à l’esprit et à l’expérience donnent lieu à un traitement plus conséquent. Le vitalisme en ressort clairement comme une nature humaine conçue comme matière, et la vie comme sensibilité. Avec les meilleurs spécialistes de son intérêt pour la science, C. Warman affine le portrait d’un Diderot en mouvement, dont l’éclectisme se nourrit des développements incessants qu’il intègre, donnant matière à révisions, allongeails, corrections d’un texte remis sur le métier jusqu’à sa dernière forme connue.

C. Warman, en philologue, tord le cou à la légende, savamment entretenue par Naigeon, que les Éléments de physiologie ne seraient qu’une collection de« quelques matériaux épars et sans aucun ordre entre eux »,propagée au départ par ce qui semble, selon toute vraisemblance, une mystification qui a eu la vie dure, initiée par la lettre d’envoi à Catherine II, en 1774, attachée aux premiers états des Éléments et du Rêve,dans laquelle Diderot décrit son texte comme par une « statue brisée » dont « l’artiste n’a pu recoller les morceaux ». Contre cette supercherie, C. Warman souligne avec justesse l’attachement constant de Diderot à la forme des Pensées, et défend l’idée que les Éléments de physiologie sont la réponse matérialiste et athée à l’apologie de la foi chrétienne des Pensées de Pascal. À l’appui de cette thèse séduisante, la prédilection de Diderot pour les pensées détachées, qu’elle fait remonter aux Pensées philosophiques (1746), aux Pensées sur l’interprétation de la nature et à l’Addition aux pensées philosophiques de 1763 – oubliant au passage que les Pensées détachées sur la peinture et la sculpture de 1776 donnaient un exemple supplémentaire et chronologiquement proche des Éléments de physiologie, entre la première version envoyée à Catherine II et la version plus aboutie du fonds Vandeul, dans laquelle Diderot fait encore la démonstration de son goût pour la confrontation à la pensée des autres, la forme dialogique, la réfutation et la forme aphoristique. Elle donne pour argument la circulation d’une édition des Pensées due à Condorcet en 1776 (republiée, révisée et annotée par Voltaire en 1778, reprise de sa dernière des Lettres philosophiques de 1734), contemporaine de la genèse des Éléments, qui les présente comme un ensemble informe de pensées « jetées au hasard sur le papier », sans mise en ordre. C’est donc Voltaire critique de Pascal qui donne raison à l’autrice de considérer les Éléments comme une sorte de réplique aux Pensées.

Une réponse à Pascal

L’étude de l’intertexte diderotien essaime des sujets repris dans Le Rêve de d’Alembert, bien étudiés par l’autrice, et les affinités avec le Système de la nature sont analysées dans les grandes lignes que forment quelques « affirmations fondamentales du matérialisme » bien connues, loin d’en épuiser toute la matière. La présence de Joseph Vernet, deux fois mentionné – autant que Pascal – dans des rubriques importantes des Éléments, est éludée. Globalement, C. Warman a laissé de côté les références à l’esthétique présentes dans les Éléments,sinon pour illustrer les talents de descripteur de Diderot. Or 1769, année prolifique, place les Éléments, que Diderot commence à écrire cette époque, dans la même constellation d’écrits que les allongeails du Salon de 1767 et le Système de la nature, entre lesquels ils forment des passerelles. Cet intertexte incite à penser que la longue genèse des Éléments fut contemporaine, à ses débuts, du Salon de 1767 : Diderot est encore occupé, à la fin de l’automne 1769, à y insérer ses fameuses « recoupes » et « réclames », lesquels constituent autant de fragments et de pensées détachées, qui remanient la « Promenade Vernet » avec des passages significatifs repris dans Le Rêve et les Éléments (mécanismes de l’érection et du rêve), comme l’a étudié J. Seznec[14]. La Bible de l’athée, traduction de The Atheist bible, suggère aussi, via la référence à d’Holbach, une autre motivation qui a pu prévaloir lors de la rédaction des Éléments : ils constituent une réfutation de Voltaire, farouche critique du Système de la nature dans sa réponse de 1774, publiée dans les Questions sur l’Encyclopédie[15]. Voltaire ne cesse de vouloir y prendre en défaut de « preuves » les thèses de d’Holbach, pourtant qualifié de « très supérieur à Spinosa », et de ses prête-mains ou co-rédacteurs occultes – Diderot et Naigeon –, et répète dans un agaçant psittacisme, en se réclamant de « l’intérêt du genre humain », que les énoncés fondamentaux du matérialisme n’y sont pas « démontrés ». À bien des égards, si les Éléments méritent à leur tour de former une « bible athée », c’est parce que Diderot fournit ces preuves et les pièces d’un procès qui fait coup double et ricochet sur le dualisme pascalien et le déisme voltairien, pièces abondamment puisées dans le champ de la science médicale et physiologique de son temps, avec pour but de donner la confirmation expérimentale des thèses matérialistes. Cabanis, largement abordé par C. Warman dans un chapitre consacré aux idéologues, incline à donner cette explication, qui parle, dans ses Rapports du physique et du moral de l’homme[16], de « remplir les lacunes qui séparent encore les observations de l’anatomie ou de la physiologie, et les résultats incontestables de l’analyse philosophique. » L’on ressort du livre de Caroline Warman convaincu que Diderot ferraille contre Pascal au gré des quelques matières privilégiées que sont le plaisir, la volonté, l’instinct, l’ordre naturel et la vicissitude ou le grand branle de la nature, mais qui forment un fonds aussi ancien que la philosophie elle-même, souvent repris via Montaigne. Mais la réplique à Voltaire que forment les Éléments peut aussi se lire comme un des objectifs de Diderot, qui prend Voltaire à la lettre de ses propres exigences de rigueur, réclamant une plus « grande précision, une grande sévérité de langage », dans ses objections adressées à « l’auteur du Système de la nature ». La réponse de Diderot vise bien à combler l’écart qui sépare encore la philosophie athée des observations anatomiques et physiologique, et même à placer la philosophie sous l’autorité de la science médicale.

La diffusion des Éléments de physiologie et leur destin éditorial

Plus de la moitié de The Atheist bible est dédiée à leur diffusion et à leur destin éditorial (chap. 5 à 12). L’enquête, très fouillée et documentée, commence avec l’adresse de Naigeon à l’Assemblée nationale en 1790. Elle retrace minutieusement, après le travail de détective de M. Tourneux (1885), relayé par J. Pommier puis J. Mayer, les péripéties d’une des copies manuscrites aujourd’hui disparue des Éléments de physiologie, avant 1823. Elle réfute l’hypothèse de P. Quintili, qui défend l’idée que les Éléments ont été rejetés par le Comité d’instruction publique. Elle atteste l’existence d’une copie, transmise par « le citoyen Garron » au Comité d’instruction publique sans que le texte y ait été jamais enregistré. C. Warman propose de façon convaincante une identification de ce Garron, après un passage en revue d’homonymes probables, et retient le Basque Garat. Le travail de J.-A. Naigeon pour la Commission Temporaire des Arts, l’intérêt de Lamarck, un de ses membres, pour les Éléments, ajouté à celui du député et médecin Plaichard-Choltière, rendent très plausible le scénario d’une diffusion des Éléments de physiologie dans ce cercle restreint. Le climat anti-philosophique de la Terreur et les foudres de Robespierre expliquent que les Éléments de physiologie soient restés confidentiels et n’aient pas été enregistrés par le Comité.

On apprend comment, selon une trajectoire faite de conjectures très étayées par l’autrice, et l’élimination de plusieurs quasi homonymes, le manuscrit a sans doute échu au député basque D.-J. Garat, deux fois ministre, journaliste et auteur d’un portrait de Diderot dans le Mercure de France, réchappé de la guillotine, futur Commissaire du Comité d’instruction public, pilier de la fondation de l’École normale dans laquelle il interviendra comme conférencier sur « l’analyse de l’entendement ».

C. Warman démontre que les Éléments de physiologie ont nourri le cours de Garat à l’École normale, et que leur destin éditorial a pâti de la réputation de son auteur, honni par Robespierre. Cette notoriété justifie qu’ils n’aient pas été enregistrés par le Comité d’instruction publique quand celui-ci l’a reçu, mais qu’ils aient néanmoins cheminé jusqu’à l’institution de l’École normale de la nouvelle République. Garat fréquente, après la mort de Diderot, le salon de Mme Helvétius et la loge maçonnique des Neuf Sœurs, dont sont adeptes Cabanis et Destutt de Tracy, qui joueront également un rôle décisif dans la diffusion des Éléments de physiologie. Tous écrivent sur la sensation, la genèse des idées, l’entendement et radicalisent, à partir des Éléments, le legs de l’Essai sur l’entendement humain de Locke, sa thèse d’une connaissance fondée dans la sensation-perception, et défendent qu’en conséquence, l’analyse de la sensation doit être approfondie.

À partir de Garat et jusqu’aux idéologues, C. Warman dresse le tableau d’un contexte historique et culturel qui a déterminé la publication et la réception de ce dernier opus diderotien. Elle fait l’histoire de la diffusion des Éléments de physiologie à l’École normale puis à l’Institut national des sciences et des arts, marquée par la feinte et l’esquive, alors que les cours et mémoires des épigones de Diderot sont truffés de citations sans mention de leur auteur et ne font pas apparaître les Éléments explicitement. En revanche, les références constantes à Locke et à Condillac ou Bacon présentent l’avantage d’une caution morale et chrétienne. La physiologie de Diderot apparaît ainsi comme l’exploration poussée à ses limites de l’axiome de Locke : la connaissance passe par les sens, et la physiologie est l’examen de cette sensibilité du corps qui rend possible la fabrique des idées. Ce programme de connaissance de l’entendement encore nommé « analyse des sensations et des idées » est cependant bien plus marqué dans le Système de la nature[17], brûlé par décision du Parlement et guère plus recommandable. Mais Destutt de Tracy préférera passer sous silence ce qui est trop associé au nom de Diderot – on se situe quelques mois après le procès de Gracchus Babeuf, qui invoquera Diderot pour sa défense – et l’institution d’une nouvelle « science des idées » –l’Idéologie proprement dite – postulera que la science de la pensée n’a pas encore de nom, même si, à l’instar de Condillac, Tracy déclare avoir songé à nommer « psychologie » cette nouvelle science des idées. Parce que psychologie signifie « science de l’âme » et renvoie encore à la recherche des « causes premières », la psychologie sera rejetée, et l’idéologie dans sa positivité ne fera référence à « rien de ce qui est douteux ou inconnu »[18]. L’idéologie regarde ainsi vers l’avant, commente justement C. Warman, dans sa manière de couper les ponts avec toute idée d’âme, de métaphysique chrétienne, de création, de doute, et le Mémoire sur la faculté de penser pourra être publié sous le titre de l’Idéologie proprement dite.

L’enseignement de Garat (Leçons sur l’analyse de l’entendement), fortement imprégné de l’essai posthume de Condillac, La Logique ou les premiers développements de l’art de penser (1780), affiche volontiers cette référence commode présentant la caution de la cléricature. Elle servira au député basque de parade contre les accusations d’athéisme et de matérialisme dans la polémique qui l’opposera au théosophe Saint-Martin. Cependant, les quelques divergences sur le perfectionnement des sens – plutôt que du langage –, pour approfondir la perception, la promotion de l’imagination par rapport à l’entendement, capable par exemple de comparaison, l’importance encore sous-évaluée de la mémoire dans l’analyse des facultés, la genèse sensible des idées morales, sont autant de signes que ces critiques à l’endroit de Condillac trouvent leur origine dans les Éléments de physiologie, et C. Warman en veut pour preuve, outre le recensement complet des emprunts pris dans la troisième partie des Éléments, qu’on les retrouve attribués à Diderot dans les Mémoires de Naigeon.

Le livre suit la trajectoire des conceptions de Garat jusqu’aux mémoires des idéologues lus à l’Institut, Destutt et Cabanis, qui revendiqueront son influence, à partir d’une même matrice qui prétend analyser l’ensemble de l’activité intellectuelle en la rabattant sur l’origine sensorielle d’où dérivent les opérations de l’esprit. Après la fermeture de l’École normale, Garat, Destutt de Tracy, Cabanis sont nommés membres de l’Institut national, qui remplace désormais les Académies royales, mais sans étudiants gênants. Ils sont affectés à la Classe des sciences morales et politiques, section de l’Analyse des sensations et des idées, tandis que Naigeon, jugé trop proche de la radicalité de Diderot en sera écarté, relégué à la section « Morale » de cette même entité.La confrontation des enseignements de Garat et des Éléments de physiologie montre que sa pensée recoupe celle de son maître Diderot. Et les audaces du philosophe de génie deviendront progressivement un catéchisme matérialiste au service d’une philosophie d’État. Ainsi Destutt de Tracy et Cabanis vont-ils pousser le legs des Éléments de physiologie jusqu’à en faire les principes du vivant, de la vie elle-même, ou encore à produire une conception de l’esprit entièrement redevable à un fonctionnement physiologique. Là encore, la matrice doctrinale de leurs conférences est identifiée par C. Warman dans les Éléments, sans que Diderot soit cité, par Cabanis par exemple. Son ouvrage Rapports du physique et du moral de l’homme analyse pourtant les déterminations morales comme fondées dans la sensation – quoique sur ce point important, ce soit encore l’influence du Système de la nature qui se fait plus sentir[19] –, tandis que Condillac est à la fois cité et sert de repoussoir pour introduire des développements dus à Diderot. C. Warman montre que les fondements d’analyse de l’attention, de la pensée du rêve, du cerveau produisant ses propres pensées (sans perception), ou encore des sens capables de leur propre mémoire sont puisés dans les Éléments de physiologie ou encore Le Rêve. Nombres d’énoncés principiels sont assignés à d’autres auteurs anonymes (Cabanis parle d’un « groupe de penseurs » sans citer de nom ; il a pourtant déjà mentionné Locke, Bonnet, Condillac, Helvétius, et Xavier Bichat, Albrecht von Haller et les Stahliens), tandis que, souligne l’autrice, fait remarquable, le nom de Diderot est passé sous silence.

De même, les axiomes du vitalisme des idéologues ne sont que des reformulations d’un aphorisme pris dans les Éléments – « sentir, c’est vivre » – qui essaime et deviendra « vivre, c’est sentir » chez Cabanis, tandis que Destutt reformule en « qu’est-ce qu’exister, si ce n’est le sentir ? » dans son Mémoire, puis en « Penser, sentir et exister ne sont pour nous qu’une seule chose » dans l’Idéologie proprement dite. À quoi Tracy ajoute par prétérition : « J’ai cru fermement ne l’avoir pas appris de Condillac ». C’est un de ces nombreux exemples où C. Warman retrouve la présence de Diderot dans la critique implicite de Condillac, tout à la fois brandi et réfuté (p. 286) comme une manière implicite pour Tracy de désigner Diderot à demi-mot.

Jacques-André Naigeon

La plus importante partie de La Bible athée est consacrée à Jacques-André Naigeon : quatre chapitres lui reviennent, entre lesquels s’intercalent le rôle de Garat et la partie consacrée aux idéologues. C. Warman défend la thèse selon laquelle la première publication des Éléments intervient dans les Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les ouvrages de Denis Diderot (p. 207-290), en 1823, treize ans après la mort de Naigeon, sous une forme déguisée et amputée, essentiellement à partir de la copie du fonds Vandeul, et ceci en dépit de sa publication des Œuvres philosophiques de Diderot en 1798. L’autrice analyse la stratégie de l’exécuteur testamentaire, qui dissémine l’œuvre de Diderot en même temps qu’elle sert sa propre publicité, en publiant Diderot sans le nommer dans un ensemble de quatre publications comprenant son article pour son Encyclopédie méthodique écrit en 1789, quasiment contemporain de son « Adresse » à l’Assemblée Nationale de 1790, son édition des Œuvres de Diderot de 1798, et surtout ses Mémoires historiques et philosophiques de 1823, annoncés dès 1792 dans l’article DIDEROT du Dictionnaire mais constamment retardés : ils forment, selon l’autrice, la première publication des Éléments. Depuis la première publication de The Atheist bible, cette thèse a été contestée par E. Boussuge et D. Kahn, qui en ont trouvé une copie antérieure, non datée, due au frère cadet de Naigeon, Charles-Claude, copiste. On voit en tout cas à l’œuvre une politique qui consiste à citer Diderot sans le nommer, à faire la publicité de ses propres publications, à promouvoir autant qu’à protéger sa réputation, fort malmenée pendant la période révolutionnaire, en raison d’allégations et fausses attributions de citations, notamment dans le Cours de littérature de La Harpe de 1797[20].

Les Mémoires historiques sur la vie de M. Suard de Garat (1820) donnent une autre occasion à C. Warman de repérer la diffusion des idées contenues dans les Éléments de physiologie, et d’y voir un passage de relai à leur publication à venir dans le Mémoire de Naigeon trois ans plus tard. Une allusion presque transparente de Garat, qui écrit que « beaucoup de mémoires restent encore à paraître », lui en fournit la justification. Ce chapitre démontre encore davantage l’importance de la théorie de l’entendement de Locke comme point d’appui à la radicalité du matérialisme des Lumières, et comme la partie la plus importante de la philosophie ayant connu des progrès considérables au XVIIIe siècle. Garat ne manque pas de pointer encore une fois, par le détour et la circonvolution qui font écho à des critiques que l’ont lisait dans les Éléments, l’article LOCKE de l’Encyclopédie ou encore dans le Système de la nature, le manque d’audace de Locke, resté trop chrétien, ni d’exiger son dépassement à partir d’une compréhension toujours plus poussée de la faculté de sentir : « […] cette philosophie que ceux qui savent la reconnaître où elle est, et où elle dirige tout secrètement, retrouvent et sentent dans toutes les pages, dans toutes les lignes, dans le choix de toutes les expressions ; […] cette philosophie trop religieuse pour vouloir expliquer le miracle des sensations, mais qui, avec ce miracle dont elle n’a pas la témérité de demander raison et compte à Dieu, développe tous les secrets de l’entendement »[21]. Ses allusions à propos d’« un petit nombre d’hommes » relèvent encore de cette stratégie du dévoilement et de l’omission du rôle de Diderot. La figure plus consensuelle de Fontenelle, dont Garat avait publié un Éloge, donne à ce dernier le prétexte de s’étendre sur « la puissance qu’exercerait une théorie des facultés de l’esprit humain, tirée à la fois et de l’organisation humaine, et des chefs d’œuvres créés déjà par la raison », tout en permettant de présenter la pensée de Fontenelle dans des termes qui s’appliquent bien mieux à la pensée de Diderot, à la fois formellement, puisque l’académicien a lui aussi publié des Fragments d’un traité de la raison humaine, posthumes, et en raison de l’importance que Garat accorde à l’existence de pensées inconscientes, marquées par l’influence de Leibniz, mais aussi à « l’instinct », à « la connaissance de l’esprit humain », et à « l’analogie de la matière et de l’esprit » qui forment autant de renvois aux sujets développées par les Éléments et de signaux de la présence occulte de Diderot.

Le point d’orgue de cette monographie tient dans son dernier chapitre, consacré aux Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les ouvrages de Denis Diderot, qui offriront la première édition lourdement remaniée des Éléments de physiologie. Redisons-le : la thèse de C. Warman a été contestée depuis la parution de son ouvrage, par la découverte d’Emmanuel Boussuge – d’une copie de ces Mémoires, de la main de Charles-Claude Naigeon, frère cadet de Jacques-André et copiste de son état, dont il a amplement rendu compte dans une étude co-signée avec D. Kahn[22]. L’existence de ce manuscrit non daté, avec quelques modifications, infirme à peine l’argument de C. Warman puisqu’il ne constitue pas non plus en soi une édition des Éléments, non plus que de la première mouture envoyée par Diderot à Catherine II, publiée en 1875 par Assézat et Tourneux. Les lecteurs qui voudront découvrir cette « première version » archi trafiquée des Éléments consulteront l’édition en ligne que C.-Warman a établie de cette marqueterie de citations prises dans les Éléments et Le Rêve, avec les reprises des passages censurés par l’édition Brière. Motoishi Terada, de son côté, l’avait également publiée, dans son édition critique. Les libertés que s’accorde Naigeon réduisent ainsi les Éléments à une version de 1000 lignes, complètement réorganisés, amalgamés avec Le Rêve, lui-même réduit à 420 lignes. La censure napoléonienne, la dépendance de J.-A. Naigeon aux faveurs de l’État comme membre de l’Institut, expliquent le report constant de la publication des Éléments, que Naigeon considère pourtant comme « celui de ses ouvrages qui m’a paru le plus profond », et cela alors même qu’il en a régulièrement annoncé la publication et qu’il travaillait à ce projet depuis 1792, à l’époque de son article DIDEROT.

Ces Mémoires historiques apparaissent comme la troisième étape de Naigeon pour publier les Œuvres de Diderot, cette fois en y incluant de nombreux inédits (Promenade du sceptique, Apologie de l’abbé de Prades, Plan d’une université pour le Gouvernement de Russie). C. Warman considère ces Mémoires historiques comme la « première publication » du Rêve (hors parution dans la Correspondance littéraire) et des Éléments, même si les deux textes sont considérablement abrégés et déformés. Elle retrace la genèse de son écriture : démarrée dès la mort de Diderot, elle s’étend sur quatorze ans, a été interrompue par l’édition partielle des Œuvres de Diderot en 1798, motivée par la nécessité de contrer une attribution erronée à Diderot d’une citation du Code de la nature de Morelly par Gracchus Babeuf, parue dans une édition des œuvres de Diderot non autorisée. Naigeon justifie ses transformations pour protéger Diderot d’accusations d’immoralité et d’athéisme. Ses réductions et amputations visent à présenter le philosophe comme un auteur sérieux et, si une concession à l’athéisme doit être faite, c’est comme auteur moral et sublime. D’où la réduction pratiquée sur Jacques, l’éviction du Neveu, seulement mentionné comme « une excellente satire ». Le Paradoxe sur le comédien n’est, lui, pas cité, et Le Rêve est abrégé pour en faire un ouvrage inoffensif. Là encore, le mandat de Diderot donné à Naigeon avant son départ pour la Russie (« le soin d’arranger, de revoir et de publier tout ce qui lui paraîtra ne devoir nuire ni à ma mémoire, ni à la tranquillité de personne ») sert de caution à des interventions lourdes dans les manuscrits, auxquelles s’ajoute la haute idée que se fait Naigeon de son rôle d’éditeur pour faire de Diderot un auteur « sublime et philosophique », occultant volontiers le satiriste. C. Warman en donne une illustration avec l’édition de Montaigne publiée par Naigeon, objet d’un chapitre. La violence des affrontements politiques, idéologiques et moraux dont Diderot a été l’objet justifiait sans doute pour l’exécuteur testamentaire les transformations du texte qu’il s’autorise sans dissimuler qu’il change l’ordre, abrège, transpose et détache. Au total, ses prélèvements réduisent considérablement Le Rêve et les Éléments pour former un digest des idées matérialistes de Diderot, limitant les textes à quelques thèses fondamentales, ce dont témoigne la suppression de l’aspect dialogique du Rêve, l’omission de Julie, pour ne retenir que les thèses de Bordeu ou Diderot. La mise en évidence de ce montage d’extraits pris dans les Éléments de physiologie et Le Rêve, avec renvoi à leur source dans les trois éditions critiques de référence (J. Mayer, P. Quintili, M. Terada), est mise à disposition par l’autrice dans son édition en ligne, illustrée de reproductions du manuscrit de Reims. Elle pose nécessairement la question de la version utilisée par Naigeon pour établir son texte. S’agit-il de Saint-Pétersbourg, de Vandeul ? Ou de la troisième version qui a atterri au Comité d’instruction publique avec une lettre dédicatoire, transmise par H. Walferdin ? Elle montre que Naigeon a composé sa marqueterie à l’aide de deux, voire de trois versions du texte des Éléments, et nuance en cela l’état des lieux qu’en fait M. Terada, qui penche en faveur de la seule copie du fonds Vandeul. La présence de fragments n’appartenant à aucune des deux premières copies accrédite son hypothèse selon laquelle Naigeon a eu accès à la troisième version du Comité d’instruction publique. Il en ressort que Naigeon fait de Diderot un philosophe d’avant-garde, un prophète que la science future va confirmer et approfondir au prix de corrections, réductions et de simplifications. Le Diderot de Naigeon y apparaît encore comme un philosophe de l’entendement ayant dépassé et amendé Locke et Condillac. Aussi expurge-t-il tout ce qui peut accréditer l’idée d’un Diderot immoral, ou tout énoncé trop ouvertement matérialiste pour y faire apparaître « une histoire naturelle de l’homme d’un point de vue expérimental. » Il s’agit bien d’un collage d’« extraits », dont le but est de donner un aperçu d’un tout à partir d’une version abrégée, réduisant les textes de Diderot à quelques axiomes du matérialisme. Le résultat donne une mosaïque, non un résumé, tournant de façon répétitive autour de quelques problématiques centrales comme la sensation et l’entendement, laissant de côté tout le reste et surtout édulcorant le style de Diderot. Un des mérites de l’ouvrage de Caroline Warman est d’avoir prolongé la découverte de H. Dieckmann (1938), puis le travail éditorial de M. Terada, et identifié l’ensemble des éléments de la mosaïque d’extraits du Rêve, assemblés à ceux revenant aux Éléments.

Avec The Atheist bible, les lecteurs des Éléments de physiologie disposent d’une somme qui célèbre avec les moyens d’une grande érudition et de la sensibilité littéraire le génie du dernier Diderot.


[1] Cette monographie de C.W. a été précédée d’un art. « De l’élément à la physiologie : une théorie de l’homme », dans Diderot, l’humain et la science, sous. la dir. de F. Pépin et G. Lecointre, Éditions Matériologiques, 2017, p. 167-180.

[2] Titre complet : Matérialisme et Lumières. Philosophie de la vie, autour de Diderot et de quelques autres. 1706-1789, Champion, 2009, p. 276-282. Il est vrai que les EP ne font pas l’objet d’une étude séparée dans la somme de P. Quintili, qu’ils sont moins cités que Le Rêve de d’Alembert dans son autre ouvrage, La Pensée critique de Diderot. De même, Le Rêve est plus souvent cité que les EP, par exemple, par C. Duflo dans Diderot. Du matérialisme à la politique, CNRS Éditions, 2013.

[3] H. Lefebvre, Diderot (ou les affirmations fondamentales du matérialisme), L’Arche Éditeurs, 1982, p. 151.

[4] Ibid., p. 161.

[5] H. Champion, 2001.

[6] J. I. Israël, Radical Enlightenment: Philosophy and the Making of Modernity 1650-1750, Oxford University Press, Oxford. Trad. fr. : Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), Éditions Amsterdam, 2021.

[7] Dans le vif du sujet. Diderot, corps et âme, Classiques Garnier, 2009.

[8] Pour approfondir cet aspect, voir G. Barroux, Le Cabinet médical de Diderot. La part de la médecine dans l’élaboration d’une philosophie matérialiste, Éditions Matériologiques, 2018, p. 169-284.

[9] Diderot, Homme de science, Rennes, Imprimerie bretonne, 1959. C.W. retrace aussi, dans un chapitre, les corrections que J. Mayer a successivement apportées à sa première formule selon laquelle les Éléments présentaient « toutes les imperfections de l’inachèvement » dans ses deux éditions des EP (Didier, 1964 et DPV, 1987).

[10] P. Quintili, La Pensée critique de Diderot. Matérialisme, science et poésie à l’âge de l’Encyclopédie, Champion, 2001, p. 316. PQ cite de manière privilégiée Le Rêve pour l’étude de cet aspect. Notons avec lui que le spinozisme est le critère essentiel, et sans doute trop exclusif, qui définit la radicalité des Lumières.

[11] D. Hume, Traité de la nature humaine (1739),I. L’entendement, Première partie, section 3.

[12] J.-C. Bourdin, Diderot : le matérialisme, PUF, 1998, p. 104.

[13] T. de Bordeu, « Recherches sur les glandes » (1759), cité par CW, p. 155.

[14] J. Seznec (Salons. Volume III, 1767, Clarendon Press, 1963, p. 349-351) a bien fait observer qu’à la même époque où Diderot entame l’écriture des EP, celui-ci demande à Grimm, le 2 novembre 1769, de lui renvoyer les « Deux dialogues » pour y « intercaler des additions » mais encore de compléter de ses ajouts (« réclames » ou « recoupes ») la balade Vernet. Il demande à Grimm deux choses : la première, « c’est de remplir la lacune qui manque dans [sa] copie du Salon de soixante-sept. La seconde c’est de [lui] confier le manuscrit de ce susdit Salon, afin de corriger les fautes sans nombre de mon beau manuscrit » (ibid., p. 350).

[15] DIEU. DIEUX. Sect. III.

[16] Rapports du physique et du moral de l’homme, vol. 1, p. 83-84, 2nde conférence, cité par CW, p. 306.

[17] Système de la nature, I, 8, « Des facultés intellectuelles ; toutes sont dérivées de la faculté de sentir. »

[18] Destutt de Tracy, Mémoire sur la faculté de penser, cité par CW, p. 311.

[19] Système de la nature, I, 9, II, 9.

[20] Diderot, « un auteur immoral et subversif mais aussi sanguinaire. », cité par CW, p. 182. Sur les affrontements idéologiques et politiques dont Diderot a été l’objet, voir R. Trousson, Images de Diderot en France (1784-1913), H. Champion, 1997.

[21] Garat, Mémoires sur Suard, vol. 2, cité par CW, p. 348.

[22] E. Boussuge et D. Kahn, « Un manuscrit inconnu de Jacques-André Naigeon (1735-1810) », Cahiers d’histoire des littératures romanes, n° 47, 2023 (3-4), p. 349-39.

Philippe Déan
Université de Lille, ALITHILA