Référence(s)

Anthony SAUDRAIS, « Imaginaires et techniques du merveilleux. Les machines de théâtre dans les planches de l’Encyclopédie », Édition numérique collaborative et critique de l’Encyclopédie (ENCCRE), 2024, URL : https://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/dossier/D00-5f96962100ec/

URL : https://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/dossier/D00-5f96962100ec/

Parmi les diverses « machines » qui nourrissent l’imaginaire technique des encyclopédistes, les machines de théâtre se distinguent par la complexité des questions qu’elles adressent au chercheur. Dans la continuité de travaux consacrés à la scénographie classique, Anthony Saudrais propose l’analyse conjointe des 49 planches de la section « Machines de théâtre » de l’Encyclopédie (t. X, 1772) et des articles correspondants (MACHINE, (Littérat.) ; MACHINES DE THÉÂTRE chez les anciens, t. IX, 1765, p. 798b-800a). Le principal mérite de l’approche mise en œuvre est de replacer la question de la machinerie théâtrale dans le temps long d’une histoire de la scène en Occident, sans négliger pour autant les enjeux et débats spécifiques au dernier XVIIIe siècle.

Désignée comme « l’artifice par lequel le poëte introduit sur la scene quelque divinité, génie, ou autre être surnaturel » (MACHINE,(Littérat.), p. 798b), la machine de théâtre continue à être appréhendée par les encyclopédistes à partir du modèle antique du deus ex machina, donné comme le plus vieil exemple d’utilisation des machines sur les scènes théâtrales – l’on pense notamment au vol de Médée sur son char évoqué par Aristote dans la Poétique. Le postulat d’une filiation esthétique entre les Anciens et les Modernes, sous-tendu par la volonté de mettre en évidence d’une époque à l’autre « la transmission du merveilleux », se heurte néanmoins à l’importance accordée en France au concept de « vraisemblance » à partir de l’âge classique. Le primat conféré à « ce qui a apparence de vérité » implique en effet que l’impression produite sur le spectateur par les machines de théâtre n’ait plus au soir des Lumières la même vigueur qu’au temps des Grecs : toutes bien cachées qu’elles soient, les cordes et ficelles dont dépend la réalisation des apparitions n’échappent plus désormais à un esprit philosophe soucieux d’en deviner les mouvements (Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes). Les progrès accomplis par la scénographie, en particulier depuis la Renaissance, laissent pourtant loin derrière les savoirs et pratiques antiques de la scène, rapportés par le rédacteur à la configuration des théâtres de l’époque qui, n’étant pas couverts, ne pouvaient qu’ignorer « la science des cintres », et avec elle l’art de diriger discrètement les apparitions depuis les dessus du théâtre (p. 800a).

Anthony Saudrais confirme combien, dans la continuité du XVIIe siècle, la variété des dispositifs machinés proposés par les théâtres demeurait corrélée à l’exploitation de l’espace offert par la charpente et les combles. Réalisées par Louis François Petit-Radel et publiées en 1772, les planches illustrées de l’Encyclopédie en donnent pour exemple les « colonnes de mer » (planche IV) et la simulation de naufrage (planche XVIII), ces deux cas de « machinerie maritime » ayant en commun la sollicitation des dessus de scène depuis lesquels étaient manœuvrés les éléments de décor. C’est toutefois dans l’exploitation des dessous du théâtre que l’ingénierie théâtrale du XVIIIe siècle se montre véritablement innovante. L’actualité scénographique de l’époque l’illustre avec éclat : inaugurée le 26 janvier 1770, la nouvelle salle de l’Académie royale de musique, au Palais-Royal, se distingue par des dessous de scène plus volumineux, qui permettent de manœuvrer des châssis pouvant mesurer jusqu’à 22 pieds (soit 7 mètres) de hauteur. Les planches et leurs textes de commentaire s’attardent, chiffres à l’appui, sur la prouesse constituée par la descente des châssis jusqu’au troisième dessous – tandis que l’on préférait du vivant de Louis XIV les faire coulisser latéralement depuis la cage de scène. À ce titre, l’aménagement conçu par Giraud à l’Académie royale de musique représente un tournant dans l’histoire des machines de théâtre : sans être soumis aux contraintes d’un bâtiment préexistant, l’architecte-machiniste de l’Opéra construit un dessus et un dessous de scène « cohérents sur le plan technique » et subordonne ses choix architecturaux à de nouvelles ambitions scénographiques.

L’imaginaire esthétique des encyclopédistes surprend pourtant par son conservatisme : de la chute de Phaëton foudroyé par Jupiter (planche XX, référence au Phaëton de Quinault et Lully créé en 1683 et repris en 1742) à l’enlèvement de Renaud (planche XIII, Armide, des mêmes, création en 1686, dernière reprise en 1764), le choix des clous merveilleux illustrés au fil de la section « Machines de théâtre » rend manifeste l’attachement des encyclopédistes au « répertoire à machines » transmis par le genre de la tragédie en musique, pourtant fort critiqué depuis les années 1750 et la « Querelle des Bouffons ». Dans un article consacré au traitement du théâtre dans l’Encyclopédie, Guy Spielmann formait le même constat : « [Les planches] offrent au lecteur l'image nostalgique et figée d'un imaginaire classique qui, au moment où l’on publiait le dixième volume de planches, était déjà irrémédiablement voué à la disparition » (« Machines à rêves ? L’imaginaire du théâtre classique d’après les planches de l’Encyclopédie », Lumen, n° 25, 2006, p. 118). La réticence des encyclopédistes à envisager la machinerie théâtrale indépendamment de l'opéra louis-quatorzien, qui est encore pour beaucoup, Voltaire en premier chef, « un modèle indépassable », apparaît toutefois à Anthony Saudrais sous un angle moins nostalgique que profondément politique. Il rappelle en effet que l’« esthétique du plaisir » (C. Kintzler) en cours depuis le règne de Louis XIV avait connu son juge le plus sévère en la personne de Rousseau qui, après la Lettre sur les spectacles, était revenu à la charge en ridiculisant la scénographie sophistiquée de l’Académie royale de musique dans un passage de La Nouvelle Héloïse (lettre XXIII). La préférence accordée à l’opéra français et à ses lieux communs scénographiques dans la section « Machines de théâtre » sanctionne donc la mise à l’écart du philosophe à l’endroit du projet encyclopédique.

À partir de l’art de la machine de théâtre, « à mi-chemin entre la science et l’esthétique, le théâtre et l’ingénierie », l’analyse d’Anthony Saudrais a ainsi pour mérite de dresser un état de la question du merveilleux et de sa représentation scénique dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Le commentaire des planches confirme à quel point les savoir-faire techniques, dans leurs progrès autant que dans leurs points aveugles, sont le reflet fidèle des débats qui agitent une époque. Et si les encyclopédistes, conservateurs quant à leurs choix esthétiques, peuvent nourrir « un certain complexe à l’égard du siècle de Louis XIV » et de sa tradition opératique, ils adoptent pourtant déjà face au plaisir de l’illusion suscité par le jeu merveilleux des machines un regard critique qui annonce, entre séduction et écœurement, le rapport ambivalent du siècle suivant au « spectaculaire ».

Gabrielle BORNANCIN-TOMASELLA
Université Grenoble Alpes (Litt&Arts)