Référence(s)

Annick AZERHAD, Jacques le Fataliste et Le Compère Mathieu, deux romans-dialogues, Honoré Champion, « Les dix-huitièmes siècles », 2025, 274 p. EAN : 9782745362674

L’étude d’Annick Azerhad se propose de déplacer la focale usuelle sur la question du dialogue au 18e siècle : elle postule que l’intérêt critique a plus généralement porté sur le dialogue comme forme à part entière, volontiers sollicitée pour agiter et mettre en perspective des contenus philosophiques, que sur le dialogue comme composant du genre romanesque. On peut discuter de ce diagnostic, ne serait-ce qu’en renvoyant aux travaux, d’obédience stylistique, de Geneviève Salvan[1] ou à ceux, plus littéraires, d’Aurelio Principato et Catherine Ramond[2]. On s’étonne aussi de l’absence en bibliographie d’ouvrages de référence sur la question du dialogue – ainsi de celui de Sylvie Durrer (Le Dialogue romanesque : style et structure, Droz, 1994). Quant au travail de Carol Sherman (Diderot and the art of dialogue, Droz, 1976), il n’est mentionné qu’en introduction, et pour être aussitôt expédié hors du cadre de l’analyse, au motif qu’il « ne consacre qu’une quinzaine de pages à Jacques le fataliste » et qu’il « s’intéress[erait] » essentiellement « au contenu du message véhiculé par le dialogue plutôt qu’à l’utilisation même de cette forme » (p. 14) – deux arguments pour le moins insuffisants : si quinze pages ne font pas un livre, ce n’est pas une raison pour les passer sous silence ; et le reproche adressé à Carol Sherman, si tant est qu’on y souscrive, pourrait aisément être renvoyé à celui d’Annick Azerhad, qui tombe bien vite dans l’écueil qu’elle pointait à l’orée de son étude.

Le déplacement proposé – de la mise en forme philosophique du dialogue vers sa mise en œuvre romanesque – est l’occasion d’un rapprochement avec Le Compère Mathieu de Dulaurens – d’autant plus bienvenu que Diderot le suggère lui-même dans Jacques le Fataliste, non sans une malice dont il aurait sans doute été bon de faire la part. L’ouvrage d’Azerhad se propose donc d’examiner « l’interpénétration entre le dialogue et le genre du roman dans ces romans en forme de dialogue, ou dialogues en formes de roman » (p. 19). Les deux romans du corpus sont toutefois systématiquement traités dans des sections séparées, quoiqu’à l’appui d’une même étape démonstrative : le propos s’en trouve bien vite engourdi, à mesure que l’on avance dans une étude qui n’entreprend jamais, assez ironiquement, de faire dialoguer les textes. La rareté des ponts jetés entre les deux est d’autant plus regrettable que le corpus proposé se prête d’évidence à de telles mises en regard, et que celles-ci auraient probablement mieux justifié l’apport scientifique de l’ouvrage, dont on peut douter qu’il se soit assigné un but si neuf qu’il le prétend. Dans le cadre d’une revue consacrée à Diderot, on s’attachera de plus près ici à ce qui, dans l’étude, concerne l’auteur langrois.

La rédaction de l’ouvrage est précise et aisée ; mais elle accompagne des remarques très descriptives, qui débouchent le plus souvent sur des conclusions provisoires décevantes – ou dans lesquelles, à tout le moins, le rendement de l’analyse n’apparaît pas avec évidence :

C’est donc un répertoire de dialogues que l’on trouve dans Jacques le Fataliste et le Compère. (p. 82)

Le dialogue est donc au fondement de l’existence du texte de Jacques le Fataliste et du Compère Mathieu. (p. 40)

Le dialogue constitue donc la clé des rapports entre les hommes. (p. 138)

Ainsi, le dialogue dans Jacques le Fataliste, loin d’apparaître comme un instrument accessoire, un prétexte à amener des idées, véhicule, d’une manière naturelle et quasi imprévue, des remarques exprimant des conceptions essentielles de Diderot. (p. 201) 

L’écriture du roman-dialogue, ou le dialogue en forme de roman, est en parfaite adéquation avec la démarque philosophique et esthétique du Compère Mathieu et de Jacques le Fataliste. (p. 240)

Si l’autrice déplore que le dialogue romanesque ait fait l’objet d’une attention moindre que le dialogue d’idées, pourquoi négliger si visiblement celle qui s’est le mieux employée à combler ce manque ? L’étude d’Annick Azerhad ne fait aucun usage des passionnantes recherches menées par Vivienne Mylne[3], dont plusieurs écrits figurent certes en bibliographie, mais qui n’est mentionnée qu’à la première page du livre, pour renvoyer à un article sur Voltaire et non à son travail de cartographie, aussi fine que complète, du dialogue au 18e siècle. On aurait également pu attendre une mise au point et un appui du propos sur les enjeux du dialogue dans la pensée et la pratique littéraire de Diderot ; or la très riche bibliographie existant sur le sujet n’est guère mobilisée[4].

D’autre part, l’angle énonciatif est loin d’avoir été négligé dans les études sur Diderot : on se contentera de renvoyer aux réflexions sur les structures discursives dans l’ouvrage de Jean-Pierre Seguin (certes, sur un autre corpus)[5], au livre de Kamel Gaha sur l’énonciation romanesque chez Diderot[6], et plus encore aux dernières pages de l’étude lumineuse de Georges Daniel sur le style de Diderot : dans une section intitulée « Coïncidence et dialogue »[7], ce dernier s’emploi à identifier et décrire des structures dialogales singulières (bilocution, collocution, prolocution), qui ne sont pas absentes de Jacques, loin s’en faut. Aucun de ces travaux, il est vrai, ne s’attache spécifiquement à Jacques le fataliste ; mais c’est le cas des articles importants de Simone Lecointre, seule ou en collaboration avec Jean Le Galliot[8], dont les noms ne figurent que pour renvoyer à leur édition du roman, en 1976, chez Droz.

Étant donné le sujet choisi, on ne peut que déplorer le manque évident de la stylistique et de la linguistique de l’énonciation : outre Geneviève Salvan, déjà mentionnée, des chercheurs comme Anna Jaubert, Anne-Marie Paillet, Violaine Géraud, Frédéric Calas ou Lise Charles ont activement contribué à documenter son étude dans les fictions narratives du 18e siècle, en particulier sous l’angle de la représentation du discours autre – axe stylistique qu’Annick Azerhad se contente d’effleurer, dans une terminologie (style direct, indirect) récusée par la stylistique depuis beau temps.

Le dialogue est principalement abordé à partir de ses fonctions (sociales, anthropologiques, etc.) – comme « fondement de la relation entre les hommes » (120), moteur de « quiproquos, malentendus » (p. 127), « instrument de tromperie » (p. 131)… Il va sans dire qu’il constitue également un enjeu narratif, mais celui-ci n’est guère examiné comme tel par l’autrice ; on aurait aimé que cet ouvrage se penche sur l’une des indéniables singularités de l’écriture romanesque dialoguée de Diderot, qui dépasse d’ailleurs le seul cas de Jacques : le récit conversationnel, soit le procédé consistant à raconter sous forme de dialogue[9]. On est en droit de mettre en doute la familiarité de l’autrice avec l’outillage linguistique, à lire d’étranges néologismes (« les dialogues métalangues » – p. 230), ou à croiser des notions dont le maniement est à tout le moins inexact – ainsi lorsqu’elle répertorie « les caractéristiques prosodiques qui sont propres à l’oralité du propos tenus : exclamations, interjections, interrogations, phrases inachevées ou coupées par l’interlocuteur, digressions liées à des associations d’idées » (p. 236) : rappelons que la prosodie, comme l’intonation, appartiennent aux unités suprasegmentales du discours – celles qui ne font pas directement partie de la chaîne phonologique segmentable, c’est-à-dire que le découpage en phonèmes ne permet pas d’isoler –, de sorte que les phénomènes recensés, peu ou prou d’ordre syntaxique, n’en relèvent nullement.

Pour finir, on soulèvera un problème méthodologique de taille : l’étude ne s’adosse à aucune comparaison avec les productions fictionnelles contemporaines. Le corpus choisi est appréhendé comme un ensemble insulaire, qui semble à la lecture n’entretenir aucun lien – de ressemblance ou de dissemblance – avec les pratiques rédactionnelles qui les environnent. Dès lors, on voit mal ce qui autorise l’autrice à avancer, en conclusion, que « le dialogue contribue », dans Jacques et Le Compère, « à l’élaboration d’une forme d’écriture nouvelle » (p. 245).


[1] Voir notamment Séduction et dialogue dans l’œuvre de Crébillon, Paris, Champion, 2002 et « Dialogue et narration : frontières stylistiques et linguistiques. L’hétérogénéité énonciative et ses “solutions” syntaxiques », Scolia, n° 13, 2000, p. 155-172.

[2] Voir en particulier Aurelio Principato, Eros, logos, dialogos. Huit études sur l’énonciation romanesque de Charles Sorel à Germaine de Staël, Louvain/Paris/Dudley, Peeters, coll. « La République des Lettres », 2007 et Catherine Ramond, Roman et théâtre au xviiie siècle : le dialogue des genres, Oxford, Voltaire Foundation, coll. « SVEC », 2012.

[3] Voir « Dialogue as Narrative in Eighteenth-Century French Fiction », dans John Howard Fox, Mark H. Waddicor et Derek Arthur Watts (dir.), Studies in Eighteenth-century French Literature presented to Robert Niklaus, Exeter, University of Exeter, 1975, p. 173-192; « The Punctuation of Dialogue in Eighteenth Century French and English Fiction », The Library, n° 1, 1979, p. 43-61 ; « Le Dialogue dans Les Illustres Françaises », Saggi e Ricerche di Letteratura francese, 1984,vol. 23, p. 235-275 ; « Prévost et la traduction du dialogue dans Clarissa de Richardson », Cahiers Prévost d’Exiles, n° 3, 1986, p. 43-58 ; Le Dialogue dans le roman français de Sorel à Sarraute, Paris, Universitas, 1994.

[4] Voir notamment Roland Mortier, « Diderot et le problème de l’expressivité : de la pensée au dialogue heuristique », Cahiers de l’Association Internationale des Études Françaises, n° 13, 1961, p. 283-297 ; Pierre Chartier, « L’Entretien dans Le Neveu de Rameau et Le Paradoxe sur le comédien », Textuel, n° 11, 1992, p. 101-113 ; Colas Duflo, « Et pourquoi des dialogues en un temps de systèmes ? », dans Diderot philosophe, Paris, Honoré Champion, « Travaux de philosophie », 2003, p. 42-55.

[5] Diderot, le discours et les choses : essai de description du style d’un philosophe en 1750, Paris, Klincksieck, 1978.

[6] L’Énonciation romanesque chez Diderot, Tunis, Sahar, 1994.

[7] Le Style de Diderot. Légende et structure, Genève, Droz, 1986, p. 430-439.

[8] Voir Simone Lecointre, « Qui parle dans Jacques le Fataliste ? », dans Dietrich Harth et Martin Raecker (dir.), Denis Diderot oder die Ambivalenz der Aufklärung. Heidelberger Vortragsreihe zum Internationalen Diderot-Jahr 1984, Würzburg, Königshausen/Neumann, 1987, p. 9-20 ; en collaboration avec Jean Le Galliot, « L’appareil formel de l’énonciation dans Jacques le Fataliste », Le Français moderne, XL, 1972, p. 222-231.

[9] Le phénomène a été bien étudié par les linguistes, à partir de corpus oraux : voir Marty Laforest (dir.), Autour de la narration. Les abords du récit conversationnel, Québec, Nuit blanche éditeur, 1996 ; Catherine Kerbrat-Orecchioni, « Les récits conversationnels, ou la parole “ordinaire”, c’est tout un art », dans Jean-Baptiste Martin et Nadine Decourt (dir.), Littérature orale : paroles vivantes et mouvantes, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, coll. « CRÉA », 2003, p. 99-121. Pour l’étude du procédé dans les fictions narratives de Diderot, nous nous permettons de renvoyer à nos propres travaux : « Partages énonciatifs du récit », dans « Des voix confuses et lointaines ». Représentations acoustiques du discours chez Diderot, Paris, Classiques Garnier, « Investigations stylistiques », 2024, p. 222-240.

Clara DE COURSON
Sorbonne nouvelle, CLESTHIA