Louis Armand de Lom d’Arce, Baron de Lahontan, Voyage au Canada, Thomas Dommange (préf.)
Louis Armand de Lom d’Arce, Baron de Lahontan, Voyage au Canada, Thomas Dommange (préf.), Paris, Payot & Rivages, coll. « Rivages poche. Petite Bibliothèque », 2025, 221 p. ISBN : 978-2-743-66722-1
À première vue, cette édition abordable et aisément transportable (en canoë ?) des Nouveaux voyages en Amérique septentrionale de Lahontan semble constituer un ajout bienvenu à l’arsenal pédagogique des dix-huitièmistes désireux de capter l’attention de leurs étudiants par l’un des récits les plus stimulants du début du siècle. L’édition des Œuvres complètes publiée en 1990 aux Presses de l’Université de Montréal par Réal Ouellet, avec la collaboration d’Alain Beaulieu, aujourd’hui épuisée, est à la fois coûteuse et plus difficile à dénicher qu’un castor en Île-de-France. L’édition proposée par Maxime Gohier, Un baptême iroquois. Les Nouveaux voyages en Amérique septentrionale, parue en 2015 au Passager clandestin, souffre quant à elle d’une diffusion restreinte. Reste l’édition critique de poche établie par Réal Ouellet et Catherine Broué, publiée en 2018 à la Bibliothèque québécoise, disponible sur commande en France. Dans ce contexte, on pourrait être tenté de conclure qu’une édition imprimée en France métropolitaine, encore moins coûteuse, passant de 15,50 € à 8,50 €, allégée de l’apparat critique et dotée d’une préface de facture scolaire, contribuerait utilement à la diffusion de cette œuvre aussi influente qu’elle est peu lue.
Or, on peine à saisir ce qui a motivé le travail éditorial de Thomas Dommange, Strasbourgeois de naissance et professeur au cégep Édouard-Montpetit à Longueuil, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’une édition complète des vingt-cinq lettres. L’éditeur n’en retient que quinze, justifiant ce choix par une remarque pour le moins elliptique. Il s’agirait de « celles qui nous paraissent rendre compte de tous les aspects de l’expérience de Lahontan qui pourraient intéresser un lecteur moderne » (p. 37). Une telle affirmation laisse perplexe. L’économie de dix lettres, alors qu’il existe une édition récente et de qualité les réunissant toutes, paraît difficile à défendre.
À cela s’ajoute la présence d’un nombre appréciable de coquilles, dont l’une, aussi frappante qu’éclairante, risque de décourager le lecteur. Dès l’incipit, et jusque sur la quatrième de couverture, l’édition reproduit (presque) fidèlement une célèbre citation de Michelet : « Rien n’eut plus d’effet que le livre hardi et brillant de Lahontan sur les sauvages, son frontispice où l’Indien foule aux pieds les sceptres et les codes, les lois, les rois. C’est le vif coup d’archet qui, vingt [ans] avant les Lettres persanes, ouvre le XVIIIᵉ siècle » (p. 9). À l’exception du mot « ans », omis, la citation est globalement respectée. Or, à trois reprises dans la préface, aux pages 17, 23 et 29, lorsque l’auteur revient sur le sens de ce passage, il interprète le mot « archet » comme s’il s’agissait d’un « archer », qu’il associe, à la faveur d’une ekphrasis, au personnage armé figurant sur le frontispice. Il va même jusqu’à retranscrire le terme sous la forme fautive issue de ce lapsus, « archer ». Ce glissement n’a rien d’anodin. Là où Michelet recourt à une métaphore musicale, le coup d’archet comme impulsion inaugurale, vibration fondatrice annonçant l’entrée dans le XVIIIᵉ siècle, la lecture proposée substitue une image martiale, héroïque, voire guerrière. Le passage d’un geste sonore à une figure armée infléchit sensiblement la portée de la formule. On voit d’ailleurs mal comment l’on pourrait donner un « coup » d’archer.
Il importe toutefois de souligner les qualités réelles de la préface. Claire, accessible et engageante, elle constitue une excellente introduction aux Nouveaux voyages, à Lahontan et à son contexte. On chercherait en vain une propédeutique aussi concise, efficace et parfois même lumineuse. Le développement consacré à la géographie du Canada conçue comme « véritable protagoniste » (p. 27) du récit, ou encore le rapprochement avec le transcendantalisme américain (p. 29-30), témoignent des talents de vulgarisateur de l’auteur et laissent peu de doute quant à la qualité de son enseignement. Un lecteur non spécialiste, et plus encore un enseignant souhaitant aborder les Nouveaux voyages sans posséder l’expertise de l’auteur de la préface, aura toutefois tout intérêt à se tourner vers l’édition de 2018.