Pierre Chartier, Histoire de Madame de Montbrillant par Louise d’Épinay. Un grand roman épistolaire à l’âge des Lumières. Nous comme elles
Pierre Chartier, Histoire de Madame de Montbrillant par Louise d’Épinay. Un grand roman épistolaire à l’âge des Lumières. Nous comme elles, Honoré Champion, « Les dix-huitièmes siècles », 2025. EAN : 9782745363589
L’ouvrage de Pierre Chartier sur l’Histoire de Madame de Montbrillant de Louise d’Épinay, paru en octobre 2025, est le fruit d’une longue réflexion. Dès 2019, dans un compte rendu de l’ouvrage de Mélinda Caron, Écriture et vie de société. Les correspondances littéraires de Louise d’Épinay (1755-1783), Odile Richard y faisait allusion[1], annonçant qu’une étude très attendue pourrait enfin reconnaître la dimension littéraire et romanesque de l’Histoire, laissée en retrait par celle de Mélinda Caron. Cet ouvrage constitue également une version approfondie de la communication intitulée « Julie, Suzanne et Émilie ou les trois sœurs », que l’auteur a prononcée lors du colloque tenu en novembre 2023 à Nanterre et à Montmorency, sous la direction d’Odile Richard et de Laurence Vanoflen : « Louise d’Épinay, femme de “lettres”. Épistolarité, récit et roman », dont les actes paraîtront en juillet 2026 aux Éditions universitaires de Bruxelles. Il s’inscrit ainsi dans la continuité des recherches consacrées à cette œuvre, amorcées au XXIe siècle dans le sillage du premier colloque international dédié à Mme d’Épinay, organisé par Jacques Domenech à l’université de Nice-Antipolis[2]. L’étude de Pierre Chartier est appelée à devenir une référence incontournable pour les recherches futures consacrées à l’Histoire de Madame de Montbrillant ; elle offre désormais un véritable cadre de lecture pour les travaux à venir dont ceux menés par le groupe de recherche international EPITET[3].
L’étudese présente selon une structure claire et méthodique : elle s’ouvre sur un « Avant-propos », suivi de quatre parties – « Reconnaissances », « Ève, où es-tu ? », « Le féminin romanesque » et « Proposition de lecture ». L’ensemble se déploie en 14 chapitres, chacun pourvu d’un titre ‒ eux-mêmes organisés autour de trois, quatre, cinq, six ou huit centres d’intérêt –, régulièrement accompagnés d’une introduction programmatique annonçant les axes de réflexion. Le répertoire des titres – composé de 83 entrées – fait écho à l’Index nominum, riche et diversifié, qui rassemble trois catégories de noms (personnages historiques, figures littéraires et personnages fictifs.) Ces deux composantes, solidaires du dispositif paratextuel, œuvrent de concert pour faciliter les retours, les rapprochements et les parcours transversaux. Elles confèrent à l’ouvrage la dimension d’un espace de navigation intellectuelle, où le lecteur peut croiser les données, vérifier les hypothèses et affiner ses analyses.
Une telle architecture, dont la rigueur ne se dément jamais tout au long de l’ouvrage, prévient toute dispersion : chaque chapitre, conçu de manière autonome, s’inscrit néanmoins dans une dynamique d’ensemble rigoureuse – tout à la fois récit de vie d’un ouvrage (l’Histoire de Madame de Montbrillant), et d’un personnage/d’une personne, Émilie/Louise d’Épinay.
Ces deux volets développent parallèlement et simultanément une idée centrale, que Pierre Chartier ne perd jamais de vue au fil de son analyse : L’Histoire de Madame de Montbrillant est avant tout un roman. Il estime qu’il faut cesser de la juger uniquement à l’aune de critères de vérité historique ou de fidélité autobiographique, et qu’elle ne doit donc pas être lue comme des « Mémoires » (Brunet et Parison), non plus que comme des « pseudo‑mémoires » (Georges Roth), des « Contre-Confessions » (Élisabeth Badinter), un témoignage historique ou encore un « roman à clé » limité aux querelles des Lumières, mais bien comme une véritable création littéraire : une œuvre expérimentale, dans laquelle Louise d’Épinay invente une nouvelle forme de « roman de soi » (p. 14), fondée sur la polyphonie, le dédoublement du sujet, l’écriture en abyme et la participation active du lecteur. Selon l’auteur de l’étude, Louise d’Épinay est une écrivaine en avance sur son temps, dont l’œuvre, située à l’intersection du privé et du public, de la littérature et de la politique, s’adresse moins à ses contemporains qu’à la postérité.
Dans le premier volet, Pierre Chartier retrace l’itinéraire singulier de l’œuvre, depuis le moment de sa conception — née, comme d’un « déclic » (p. 63), à la suite de la lecture des premières parties de La Nouvelle Héloïse — jusqu’à sa publication au milieu du XXᵉ siècle. Il s’attarde sur les préfaces promptement abandonnées au profit d’une entrée directe dans le roman, composée exclusivement de lettres, qu’il qualifie d’« épistolaire pur » et nomme « Prime allure » (p. 123). Il revient également sur les différentes étapes de son élaboration en montrant comment l’insertion des « “narrés” et d’un Journal de soi », du « narré » et du « journal intime » (p. 129) participe pleinement à la construction du sens, à la richesse de l’œuvre ainsi qu’à l’affirmation de l’originalité de son auteure. S’il insiste sur cette innovation majeure – l’hybridation des formes narratives –, c’est parce qu’elle transforme la lecture en expérience immersive et émotionnelle. Pierre Chartier met aussi en lumière le travail collaboratif accompli par Friedrich Melchior Grimm, mais surtout par Denis Diderot, le legs du manuscrit à Grimm du vivant même de Louise d’Épinay, puis sa saisie par les autorités révolutionnaires, événement qui précipite à la fois sa disparition et son oubli. L’étude suit ensuite le destin éditorial du texte : sa publication posthume, dans une version édulcorée, au début du XIXᵉ siècle (1818), sa redécouverte par Frederika Macdonald à la fin du XIXᵉ siècle, puis sa véritable restitution au XXᵉ siècle, grâce à l’édition établie par Georges Roth en 1951, qui fut suivie par celle d’Élisabeth Badinter en 1989. Toutefois, la « biographie » du roman ne s’achève pas avec sa publication ; Pierre Chartier révèle que le potentiel herméneutique de l’Histoire de Madame de Montbrillant l’inscrit dans une dynamique de métamorphose, où l’œuvre se réinvente sans cesse et renaît à chaque lecture, sous le regard toujours renouvelé de ses lecteurs.
Les analyses de la genèse, de l’évolution, des métamorphoses du manuscrit ainsi que des péripéties de sa transmission ouvre naturellement sur une réflexion consacrée à celle qui constitue le véritable centre de gravité : Louise d’Épinay, dont la trajectoire biographique éclaire les enjeux intellectuels, affectifs et esthétiques de l’œuvre.
Dans le deuxième volet, Pierre Chartier ne manque aucune occasion de souligner le mérite de l’auteure, qui a su rassembler le goût et la pratique des écritures épistolaire, journalistique et romanesque. De ses analyses se dégagent les facettes d’un portrait de femme rebelle, sensible et contestataire : soumise dès la première heure à la pression familiale et sociale, mais précocement portée vers l’univers des livres ; attentive et admirative des philosophes éclairés de son temps ; décidée à écrire un roman qui fait circuler des idées dans un contexte où la censure et la surveillance demeurent fortes, et déterminée à réanimer, voire transformer, les codes de la « formule épistolaire » (p. 76). L’auteur souligne également sa volonté de se démarquer du style de Rousseau, jugé froid, pour se forger le sien, fondé sur le « naturel » et le « goût » (p. 164). Il salue sa persévérance à affronter les accusations, les calomnies, les malentendus et les exclusions qui affectent simultanément sa vie sociale, morale et physique, et à contrebalancer cette logique de destruction orchestrée par le pouvoir de l’« Opinion » (p. 126) par une dynamique inverse : celle de la résistance par la parole et par l’écriture. Pierre Chartier assimile Louise d’Épinay à Ève ; la métaphore assure le passage du statut de personnage singulier à celui de figure originelle et universelle, Émilie incarnant une expérience féminine généralisable. L’image, empruntée au corpus biblique, constitue ainsi un point de cristallisation d’une réflexion plus vaste sur la condition féminine, ses tensions, ses élans et ses possibles.
La vie de l’œuvre et celle de l’auteure s’allient sous la plume de Pierre Chartier, pour révéler le destin tragique d’une femme des Lumières qui chercha à s’affirmer comme femme intellectuelle ; il la montre forte, mais profondément humaine, avec ses fragilités naturelles, semblable en cela aux autres femmes, à « ses sœurs » (p. 245), auxquelles elle ressemble. Il fait de son Histoire une réflexion sur la condition féminine, sur le pouvoir assaillant de l’opinion publique, sur les hommes ainsi que sur les rapports humains. Elle devient alors l’incarnation d’une figure féminine universelle, présente en chaque être humain, en chacun de nous — « nous comme elles ».
Pour parvenir à brosser ce portrait qui domine l’étude, l’auteur recourt à plusieurs méthodes complémentaires : tout d’abord, une analyse historique et éditoriale (étude des manuscrits, des variantes, des notes de travail et des éditions successives) ; ensuite, une étude philologique (confrontation entre le manuscrit original et les versions réécrites par Brunet et Parison), afin de mesurer les effets de la censure et de l’édulcoration. Il procède également à une analyse sémiotique et générique (exploration des codes narratifs — roman, mémoires, compte, journal intime —, de la forme épistolaire et de la polyphonie). À cela s’ajoutent des lectures subliminales, c’est-à-dire des interprétations en profondeur qui révèlent les significations implicites et la modernité de l’œuvre. Enfin, l’auteur propose une mise en perspective critique et philosophique, en reliant le texte aux pratiques sociales des Lumières (persiflage, opinion publique, mystification) et à la pensée de Diderot.
Le bilan de l’étude s’annonce clairement. L’Histoire de Madame de Montbrillant doit être réhabilitée comme un grand roman français, comparable aux chefs d’œuvres du XIXe siècle. Elle invente une écriture de soi hybride et anticipatrice de la modernité narrative littéraire, qui dépasse les conventions du roman et des mémoires. Elle témoigne de la condition féminine au XVIIIe siècle, révélant les obstacles rencontrés par une femme philosophe entre censure, calomnie et domination masculine. Elle contribue à la modernité littéraire, en anticipant le roman de formation, l’autofiction et l’écriture polyphonique. Enfin elle possède une valeur universelle : au-delà de son époque, elle devient une littérature du « nous », où l’intime se transforme en expérience collective et où la voix féminine résonne encore aujourd’hui.
En conclusion, cette étude montre que l’Histoire est une œuvre fondatrice, longtemps invisibilisée mais désormais connue comme une expérience littéraire totale. Louise d’Épinay y invente une écriture de soi qui interroge la condition des femmes et la fragilité des individus face à l’opinion publique. Ce roman censuré et réécrit survit comme une œuvre vivante, destinée à être relue et réhabilitée par les lecteurs modernes. L’enjeu majeur du livre de Pierre Chartier est celui de la voix féminine dans l’histoire littéraire : une voix fragile mais puissante, qui dérange les catégories établies et qui, malgré les interdits, invente une nouvelle manière de dire le soi et d’ouvrir la littérature à l’universel.
[1] Odile Richard, « Mélinda Caron, Écriture et vie de société. Les correspondances littéraires de Louise d’Épinay, (1755-1783) », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 54 | 2019, p. 346-348.
[2] Les actes de ce colloque ont été publiés à Paris en 2010 aux éditions L’Harmattan sous le titre L’Œuvre de Madame d’Épinay, écrivain-philosophe des Lumières. Pour des travaux plus récents, on pourra consulter les articles suivants : Mélinda Caron, « Affinités créatives. Amitié, philosophie et écriture dans le cercle de Louise d’Épinay », et Jeanne Chiron, « Émilie face à l’Émile.La philosophie éducative critique de Louise d’Épinay » dans Laurence Vanoflen (dir.), Femmes et Philosophie des Lumières. De l’imaginaire à la vie des idées, Paris, Classiques Garnier, 2020, respectivement p. 117-131 et p. 147-162)
[3] EPITETE est un groupe de recherche international spécialisé en Humanités numériques, animé par Odile Richard (Université de Limoges) et Laurence Vanoflen (l’Université Paris-Nanterre) et dont l’objectif est d’étudier et de rééditer sous forme numérique le roman de Louise d’Épinay, Histoire de Mme de Montbrillant (1756-1783).